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Narcotrafic, un problème de sécurité publique et de santé publique

Aurore a récemment été auditionnée par la commission d’enquête du Sénat sur le narcotrafic. Cette audition conjointe avec la Fédération Addiction et l’association Entraid'Addict a été l’occasion de tenter d’expliquer en quoi les discours qui opposent la sécurité publique et la santé publique ne font qu’attiser les peurs sans apporter aucune solution.

Retrouvez ci-dessous l’intégralité du propos liminaire que nous avons tenu lors de l’audition devant les sénateurs.

 

"Monsieur le Président,

Mesdames et messieurs les rapporteurs,

Mesdames et messieurs les sénateurs,

 

Je tiens à vous remercier pour votre invitation à votre commission d’enquête et surtout je tiens à vous remercier de vouloir mettre en lumière la question du narcotrafic et du drogue en général qui posent un problème considérable de sécurité publique et de santé publique.

 

Depuis 150 ans, Aurore accueille et accompagne les personnes vulnérables vers leur autonomie. Historiquement, l’association accompagnait les sortants de prison pour se réinsérer. Aujourd’hui, elle agit selon trois grands métiers : l’hébergement, le soin et notamment les addictions, et l’insertion professionnelle. Elle compte près de 2800 collaborateurs.

 

En matière d’addictions, l’association Aurore intervient essentiellement auprès de personnes précaires et sur l’ensemble de leur parcours. D’abord dans la rue, avec des maraudes et équipes mobiles spécialisées qui vont à la rencontre des consommateurs pour leur proposer un accompagnement médico-social. Elle agit en matière de prévention, de soins et d’accompagnement, dans des CAARUD, des CSAPA et des dispositifs d’hébergement spécialisés. Enfin, l’association intervient auprès de personnes souhaitant quitter l’usage de tout produit dans deux communautés thérapeutiques, ainsi qu’au SSR “La maison de Kate” de Bucy Le Long qui mettent en œuvre la méthode Minnesota en France.

 

Pour se donner une idée des files actives, à Paris, le CAARUD Ego gère une file active de plus de 4500 personnes, le CSAPA de Paris gère une file active de 800 personnes pour près de 46 000 consultations en 2023, et le CAARUD du 93 gère une file active là aussi de près de 850 personnes.

 

L’activité de l’association se situe principalement en Ile de France, mais nous accompagnons des consommateurs ou des anciens consommateurs également dans l’Aube, l’Aisne, en Loire Atlantique ou en Dordogne. A Paris, Aurore est très mobilisée sur les scènes de consommation du nord-est parisien où l’usage de crack par inhalation est particulièrement important. En la matière, l’espace de repos dédié, Porte de la Chapelle a vu passer près de 3 600 personnes en 2023, et nous gérons 610 places d’hébergement pour consommateurs de crack dans le dispositif Assore.

 

La lutte contre les trafics, l’objet de votre enquête, est un enjeu majeur de politique publique. C’est aussi une tâche particulièrement complexe pour trois raisons.

 

La première raison, c’est la très grande disponibilité des produits et leur forte évolution. La cocaïne est aujourd’hui très accessible et répandue dans toutes les classes sociales et dans tout le pays, et ce sujet n’est pas spécifique à la France. Le prix du gramme a d’ailleurs baissé ces dernières années selon l’OFDT. Cela se traduit par une augmentation de la consommation de cocaïne parmi tous les publics, y compris les plus précaires, souvent sous sa forme basée, le crack, facile à réaliser et moins cher. Cette tendance est nettement perceptible et visible dans l’espace public, et pas seulement à Paris : de nombreuses villes françaises sont concernées.

 

Parallèlement, la consommation d'héroïne en France montre une tendance à la baisse, ce que nous observons aussi dans la plupart de nos services. Il faut cependant garder à l’esprit que l’offre est multiple et changeante, ce qui rend la lutte contre les trafics d’autant plus difficile. Outre l’alcool, le cannabis, la cocaïne ou l’héroïne, la consommation de médicaments détournés est en forte hausse et de nouveaux produits voient sans cesse le jour. Nous avons récemment dû gérer un nombre important d’overdoses en Seine St Denis dues à des cannabinoïdes de synthèse par exemple.

 

L’autre raison qui fait de la lutte contre le narcotrafic un sujet complexe, c’est la profondeur des liens entre vente, consommation et précarité. Le commerce de la drogue, c’est le commerce de la souffrance. Notre expérience montre que la précarité est le principal facteur conduisant à une addiction car il faut voir l’usage d’un psychotrope comme une tentative d’oublier les difficultés et les violences d’un parcours d’errance. Dans nos centres de soins comme nos communautés thérapeutiques, les personnes parviennent à s’exprimer sur leur parcours. On y décèle des abus sexuels, des incestes, de la maltraitance physique et psychologique, des relations toxiques avec des parents ou des proches, des traumatismes vécus dans des parcours de migration ou à la rue en particulier pour les femmes. Tous ces psycho-traumatismes sont à l’origine d’une extrême souffrance que la consommation de psychotropes soulage un instant, même si elle induit par la suite une dépendance. Très souvent les consommateurs financent leur consommation en revendant une partie de leurs produits ou de leurs médicaments. C’est aussi une économie d’échange de services où la frontière entre la consommation et le trafic est de plus en plus floue.

 

A ce sujet, il faut aussi souligner l’existence de réseaux de domination, où l’addiction sert à exercer une emprise, principalement sur des jeunes, notamment les mineurs non accompagnés qui se retrouvent embarqués dans des trafics soit en devenant guetteur ou revendeur, soit en commettant des larcins pour le compte d’un dealer, souvent après avoir rendu dépendant le jeune pour mieux le dominer. A ce sujet, nous avons pu collaborer avec les services de police et contribuer à faire tomber un réseau de traite d’êtres humains qui embrigadait des jeunes migrants dont le procès s’est achevé en ce début d’année. Cette relation de domination se retrouve aussi dans les réseaux de prostitution, notamment la pratique du michetonnage. L’usage d’un produit permet d’abord pour la jeune fille d’oublier les violences, puis devient une nécessité, et souvent les jeunes filles sont utilisées pour transporter du produit et, lorsqu’un client est jugé suffisamment bon client au regard des dealers, la jeune fille est offerte en cadeau lors de la livraison.

 

Pardon de vous donner ces images sordides, mais cela me semble être au cœur du sujet, qui est un sujet de dignité humaine, de souffrance et de maladie. Aussi, mesdames et messieurs les Sénateurs, votre commission vise à rechercher des solutions pour lutter contre le trafic de drogues qui relève de la grande criminalité, soyez assurés que nous nous tenons à vos côtés. Permettez moi aussi d’ajouter que lorsque certains disent que sans consommateur il n’y a pas de dealer, la réalité est surtout que sans souffrance il y aurait moins de consommateurs.

 

Et c’est parce que la lutte contre la drogue est avant tout une lutte contre la souffrance qu’il faut rechercher des solutions médico-sociales en parallèle des questions sécuritaires. Les deux ne s’opposent pas, elles se complètent. Nous collaborons d’ailleurs étroitement avec les services de polices. Je vous ai décrit ce cas de réseau de traite d’êtres humains que nous avons contribué à faire tomber, je pourrai aussi souligner notre collaboration avec le commissariat du 18e arrondissement qui permet de rechercher des solutions conciliant la lutte contre les trafics et l’accompagnement des consommateurs de crack.

 

Mais pour aller plus loin, il est nécessaire de traiter cette question de la souffrance, de la maladie et de la dignité. C’est possible, par exemple, le dispositif Assore, qui simplement héberge des consommateurs de crack à la rue, ne fait qu’apporter une réponse à l’hébergement et donc à la vie à la rue. Une étude réalisée par les Hospices Civiles de Lyon a montré que 80% diminue sa consommation, et 19% finit par l’arrêter. En clair, ce n’est pas parce qu’il n’existe pas de traitement de substitution efficace à la cocaïne qu’il n’est pas possible d’accompagner les personnes. Ce qu’il est possible de faire et qui fonctionne, c’est la création de liens de confiance avec des équipes pluridisciplinaires et de proposer des temps de pause dans les consommations, de retrouver progressivement des plaisirs et des sensations en dehors du produit, et surtout de chercher à résoudre les problèmes sociaux des personnes, en matière d’hébergement, de soin somatique ou psychique, de travail d’accès aux droits. Bref de réhumaniser les personnes, en établissant un dialogue, en réduisant la consommation compulsive et en cherchant des solutions à la précarité.

 

Il est possible de construire un parcours pour les consommateurs, jusqu’à parfois l’arrêt des consommations, mais cela suppose de chercher à résoudre d’abord les problèmes qui ont conduit à l’addiction et il faut que la personne soit volontaire, sans quoi la rechute sera rapide. C’est ce que nous faisons dans nos trois centres qui pratiquent l’abstinence à partir de méthodes communautaires et où la cocaïne et le crack représentent environ un quart des produits consommés avant l’arrivée dans ces structures. L’approche contraire, qui consisterait à contraindre la personne à s’arrêter, fonctionnera le temps que la contrainte s’exerce, et conduira très certainement à la rechute lorsqu’elle s’arrête tout simplement parce que les autres problèmes n’ont pas été résolus.

 

Enfin, la troisième raison qui me fait dire que l’objet de votre commission est complexe mais essentielle, c’est la grande incompréhension dans laquelle nous sommes aujourd’hui, du fait de la grande déshumanisation des consommateurs qui engendre de la peur et donc du rejet des approches médico-sociales, et de la grande confusion des discours qui véhiculent des solutions simplistes à un problème complexe, voire qui sont contradictoires.

 

Il est d’abord contradictoire de parler de prévention, tout en maintenant un discours sur l’alcool qui est plutôt un discours de promotion.

 

Il est aussi contradictoire de vouloir concilier sécurité publique et santé publique et ne pas traiter la question des consommations de rue et des scènes de consommation à ciel ouvert. Non seulement ces scènes entrainent une consommation compulsive et dégradent profondément l’état de santé des personnes au point qu’elles en deviennent déshumanisées, qu’elles accumulent les comorbidités psychiques voire psychiatriques. Elles entrainent aussi des troubles graves à l’ordre public pour les riverains qui ont raison de s’en plaindre. Malheureusement, la peur et le rejet rendent aujourd’hui impossible la recherche de solutions qui existent dans de très nombreux pays dans le monde, et qui consistent à faire en sorte que si les personnes ne doivent pas consommer dehors, alors elles doivent pouvoir consommer dedans, et à relier les actions policières et les actions sanitaires à travers des échanges, des formations et des coopérations.

 

Il est enfin contradictoire d’opposer les approches de soin alors qu’elles constituent un parcours. La prévention commence avec de simples programmes d’échange de seringue qui ont permis de sauver de nombreuses vies depuis les années sida jusqu’à aujourd’hui, elle se poursuit par ce qu’on appelle la réduction des risques et qui consiste à éviter que l’état de la personne ne s’aggrave, à traiter ses problèmes de précarité, et à susciter l’adhésion au soin, ce qui peut prendre du temps. L’arrêt des consommations est un élément de ce parcours, qui est possible, que nous mettons en œuvre, mais pas à n’importe quelle condition si l’on veut éviter autant que possible la rechute. Il faut comprendre que dans ces situations de consommations extrêmes, le produit a pris toute la place. L’accompagnement travaille donc dans le temps long. Il s’agit de retrouver une certaine hygiène, dormir dans un espace propre et sécurisé, manger à sa faim. Alors un lien se créer et la possibilité d’une première petite distance avec le produit devient envisageable. De proche en proche, en acceptant les rechutes, nous réussissons à recréer un lien et sortir les usagers de la compulsion et de la répétition.

 

Mesdames et messieurs les sénateurs, la drogue est un fléau qui se nourrit de la souffrance et de la précarité des personnes, tant dans les réseaux de trafics que dans l’addiction qu’elle génère. C’est à la fois une question de sécurité publique et de santé publique, mais c’est surtout une question de dignité humaine."

Discours de Florian GUYOT,  Directeur général d'Aurore.

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