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Robert Castel réalise une radioscopie de la précarité 2/7

Le 29 juillet 2013 | Actualités -

Depuis 2010, Aurore invite des spécialistes, des médecins, des chercheurs ou des penseurs à étudier, explorer des thèmes qui interrogent la pratique des professionnels et le travail de l'association. Ils se donnent rendez-vous quatre fois par an au centre de stabilisation L'Olivier et abordent des questions comme la parentalité, l'insertion professionnelle ou la dépendance par exemple.

Aurore veut aller plus loin en ouvrant sa réflexion au plus grand nombre lors d'une journée de colloque qui se tiendra le 2 octobre prochain sur le thème "Les angles morts de la solidarité". Objectif : définir, examiner, comprendre et trouver des solutions au phénomène de sur-exclusion.

Robert Castel, célèbre sociologue du travail et de l'exclusion social, décédé en mars 2013, travaillait régulièrement avec Aurore. Il avait pris part, dès l'origine au comité scientifique "Maraudes", initié par Aurore et avait également proposé, lors du premier cycle des Conférences de l'Olivier en 2010, une "Radioscopie de la précarité".

Nous tenons à lui rendre hommage et comme une introduction aux futurs échanges du colloque du 2 octobre, nous vous proposons de (re)découvrir son intervention ici.   

 

Extrait de la conférence : partie 2/7 

Robert Castel : [...] Le développement de ces situations d’insécurité économique et sociale, l’apparition (ou la réapparition) de nouvelles formes de pauvreté dans notre société tiennent, dans une large mesure, dans une dégradation du rapport au travail. Pour beaucoup, le travail a cessé d’être un socle stable à partir duquel le travailleur et sa famille, les « ayants droit », tirent les ressources et les protections suffisantes pour échapper à la pauvreté et occuper une place reconnue dans la société.

Avant la crise de 70, l’organisation du travail était dominée par le Statut de l’emploi : travailler offrait des protections et des droits forts.

Pour comprendre cette nouvelle donne, il faut repartir de la situation avant la crise des années 70. L’organisation du travail était alors dominée par l’hégémonie du Statut de l’emploi. Le Statut de l’emploi correspond au fait que travailler offre des protections et des droits forts. En effet, après une longue histoire, faite de conflits et de luttes, le travail avait cessé d’être une relation purement marchande, comme au début de l’industrialisation, sous la forme du contrat de « louage » de la force de travail, simple transaction entre un employeur et un employé, où le salarié était toujours lésé.

Le Statut de l’emploi était devenu une relation de travail stable, relativement assurée de sa durée (prépondérance des CDI), avec un salaire minimum garanti censé être décent (au moins le SMIG, indexé sur la croissance). Le statut de l’emploi est composé aussi de droits du travail qui limitent l’arbitraire patronal et de protections sociales fortes, comme le droit à la retraite, qui assure l’indépendance du travailleur même lorsqu’il ne peut plus travailler.

Ce statut de l’emploi était le socle de ce qu’on a appelé la société salariale. La Société Salariale, n’est pas seulement une société dans laquelle la grande majorité de la population active est salariée (aujourd’hui en France 90% de la population est salariée), c’est surtout une société qui assurait une sécurité sociale étendue pour la population, construite sur la base d’un travail stable et protégé. Cette sécurité sociale avait éradiqué l’essentiel de la pauvreté travailleuse.

Aujourd'hui, les contrats « atypiques » (CDD, Intérim) représentent 73 % des nouvelles embauches. La discontinuité remplace la continuité de l'emploi.

Dans les années 60, début des années 70, dans une situation de quasi plein-emploi, ce Statut de l’emploi était devenu hégémonique (sauf pour la marge résiduelle appelée plus haut Quart-Monde). Aujourd’hui ce Statut de l’emploi est encore majoritaire (60 % des gens sont encore en CDI). Cependant, si l’on raisonne en termes de flux, les contrats « atypiques » (CDD, Intérim) représentent 73 % des nouvelles embauches. La discontinuité remplace la continuité de l’emploi et cela n’aura bientôt plus de sens de parler de formes atypiques d’emplois pour ces contrats particuliers qui deviennent majoritaires.

Mais ces formes dites « atypiques » d’emplois sont loin d’être les seules dérogations au Statut de l’emploi. Il existe une foule de contrats aidés (6 mois, 1 an…) qui emploient un public ciblé. On compte aussi environ 1 million de stages qui oscillent entre des stages « bidons » et un véritable travail, mais mal payé et ne donnant aucun droit. On voit également se développer les services à la personne dont on dit qu’ils sont un « inépuisable gisement d’emplois » (dixit M. Borloo). Il ne s’agit pourtant souvent que de quelques heures par semaine pour des publics majoritairement composés de femmes. Il existe aussi des contrats courts, d’une durée d’un an par exemple, y compris dans le secteur public qu’on présente, en général, comme un bastion de l’emploi stable. On dénombre tout de même, dans ce secteur, 16% de personnel recruté sur ce mode. Il y a donc plusieurs millions de personnes en France qui ont un travail bien en-deçà de l’emploi classique en termes de durée, de rémunération et de droits.

Ces situations, dans le discours officiel, sont présentées comme provisoires et devant déboucher sur « l’emploi durable ». Malgré tout, un nombre croissant de gens s’installent dans ces situations, enchaînent des activités précaires, alternant avec des périodes de non activité. Il faudrait donc reconsidérer la définition de précarité.

On a commencé à penser la précarité comme une situation provisoire. Or, aujourd’hui, elle peut devenir quelque chose de permanent.

On a commencé à penser la précarité comme une situation provisoire, une mauvaise passe, surtout pour les jeunes, mais qui pouvaient, par ce biais, élargir leur horizon professionnel pendant quelques années avant de se stabiliser.

Or, aujourd’hui dans beaucoup de cas, cette précarité n’est plus un état transitoire, elle peut devenir quelque chose de permanent. Elle deviendrait un infra-salariat, constitué au-dessous du salariat, tel qu’il est caractérisé à partir du statut de l’emploi classique.

C’est en ce sens que j’avais proposé le terme de « précariat », pour qualifier cette précarité permanente. Or, on constate en France des pressions très fortes allant dans le sens du développement de telles activités. On nous répète, notre Président de la République en tête, qu’il faut absolument travailler, autrement on est un « mauvais pauvre » qui vit au détriment de ceux qui travaillent, « de la France qui se lève tôt ».

Dans le même esprit, on accuse les chômeurs d’être des « chômeurs volontaires », c’est-à-dire quasiment des fainéants. Mais s’il faut absolument travailler, il ne faut pas être trop regardant et même ne pas l’être du tout, sur les conditions de travail, sur les rétributions et les droits qui sont attachés au travail. C’est ainsi qu’on peut devenir un travailleur pauvre. Ce n’est sans doute pas confortable, mais toujours mieux que d’être ce mauvais pauvre, cet oisif, qui vit sans travailler, aux crochets de ceux qui travaillent. [...]  

Mots clefs associés : Colloque    Précarité   
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