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Portrait de Victoire, victime de violence
©Durand Florence / SIPA

"Si tu pars, je te tue"

Victoire, victime de violences, témoigne pour Le Plus du Nouvel Obs

Le 25 novembre 2014 | Actualités - Témoignages -

Une femme meurt sous les coups de son mari tous les trois jours. Victoire (le prénom a été modifié) a décidé de témoigner. Elle a subi des violences de la part de son ex pendant neuf mois. Qu'a-t-elle vécu ? Quel a été son parcours ? Récit.

 

Je m’attendais au moins à ce qu’ils l’arrêtent. Mais ils m’ont renvoyée chez moi sitôt la plainte déposée, alors qu’il m’attendait là-bas. Ils m’ont simplement dit de revenir à la prochaine agression… Alors je suis rentrée, et je me suis pris deux fois plus de coups. À ce moment là, il m’a dit : "Si tu me quittes, je te tue".

 

21 jours d'ITT, on m'a prise au sérieux

Je suis restée un an avec mon ex, et il a été violent au bout de 3 mois. J’ai tout de suite réagi. J’ai voulu le quitter et je suis allée voir la police pour porter plainte. J’ai eu "de la chance" si je puis dire, parce qu’on voyait tout de suite que j’avais reçu des coups – j’ai eu 21 jours d’Incapacité totale de travail – alors ils ont pris ma plainte tout de suite.

Pendant les 9 mois qui ont suivis, mon ex est devenu de plus en plus violent, me menaçait constamment de mort. Je ne voulais plus être avec lui, j’avais peur. Mais je n’avais pas le choix, il me tenait.

Ça a été un va-et-vient incessant au commissariat. On revient après chaque agression et à chaque fois, ils voudraient que tu t’exprimes clairement, que tout soit cohérent, pour qu’ils aient seulement à prendre des notes. Mais tu viens juste de te faire agresser et forcément ton discours est un peu décousu.

 

Ils voudraient que tu t’exprimes clairement, que tout soit cohérent (...). Mais tu viens juste de te faire agresser et forcément ton discours est un peu décousu.

 

J'ai profité de son absence pour m'enfuir

Mon ex n’a jamais été auditionné, il n’a rien eu.

Aujourd’hui ma plainte est classée, soit disant parce qu’ils n’ont pas réussi à le trouver. Pourtant c’est quelqu’un d’extrêmement dangereux, connu des services de police. Ils ont même plusieurs fois eu affaire à lui après ma plainte, sans jamais lui parler de celle-ci.

Moi, je suis allée frapper à toutes les portes, chez des médecins et psychiatres, aux centres médico-psychologiques… Je voulais être protégée. Mais on me disait partout que c’était le problème de la police. Cette situation a duré de longs mois.

Et puis un jour, j’ai profité de son absence pour m’enfuir. J’ai quitté la chambre que je louais en y laissant toutes mes affaires. Je suis allée me réfugier dans l’association qui me suivait pour mon RSA. Là-bas, le chef de service a pris les choses en main et m’a aidée à trouver une place en foyer d’urgence.

 

Les six premiers mois, je n’ai fait que dormir

3 mois plus tard, et après être passée par deux centres d’hébergement où je n’étais pas en sécurité, je suis arrivée au Centre Suzanne Képès d’Aurore. J’étais épuisée, très amaigrie et surtout complètement traumatisée.

Et puis mon ex continuait de me chercher partout. Les six premiers mois, je n’ai fait que dormir. Les rares fois où je sortais de mon appartement, je courais presque pour sortir du centre et ne croiser personne. Mais les membres de l’équipe sont doucement venus à moi, m’ont toujours rassurée, dit qu’il ne devait pas y avoir de rupture de contact entre nous. Petit à petit, j’ai commencé à m’ouvrir. Ça a été très dur, mais le côté cocon du centre m’a beaucoup aidée.

 

Petit à petit, j’ai commencé à m’ouvrir. Ça a été très dur, mais le côté cocon du centre m’a beaucoup aidée.

 

A Képès on est autonomes – on a chacune un appartement (allant du studio aux T3 pour les femmes avec enfants) – tout en étant en sécurité. C’est une petite structure dont l’adresse est tenue secrète, la porte d’entrée est fermée et sous vidéosurveillance. À toute heure du jour et de la nuit, il y a des éducateurs ou des veilleurs de nuit. Depuis 3 ans que je suis ici, j’ai énormément changé : je me suis beaucoup calmée, j’ai pris une certaine distance par rapport aux choses.

Au fil du temps il y a des évolutions dans la manière dont on se libère de la peur et de l’emprise. Pour cela, il y a tout un chemin à faire. Il faut parler, verbaliser ce qu’on a vécu pour prendre de la distance. C’est comme ça que la peur s’apprivoise. C’est un gros puzzle et pour avoir une vue d’ensemble, il faut prendre du recul.

 

C’est à la victime de trouver des solutions

Aujourd’hui, je souhaite partager mon expérience pour faire passer un message aux femmes qui subissent des violences.

Quand on part, on ne se dit pas qu’il va y avoir un après. Ce qu’on se dit c’est "au secours je ne veux pas mourir". Mais on n’envisage pas…

On n’envisage rien en fait. On s’imagine juste que le fait d’aller au commissariat et de porter plainte va nous donner la sécurité, une protection. Or, c’est faux ! Il faut savoir que c’est à la victime de trouver elle-même des solutions, et ça prend du temps.

Déjà, je conseillerais d’aller voir un psychologue. Il faut parler de la situation qu’on subit, même si on n’envisage pas le départ. Parce que c’est une situation anormale, où l'on se dépersonnalise. Plus le temps passe et moins on existe, moins on existe et moins on partira. Parce qu’on n’a plus aucune perspective, on est dans une boîte.

 

C’est une situation anormale, où l'on se dépersonnalise. Plus le temps passe et moins on existe, moins on existe et moins on partira.

 

Parler pour ne plus avoir honte

Donc il faut parler, ne pas avoir honte. Ça permet de lutter contre le schéma de la dévalorisation. Même si l’homme nous répète toute la journée que nous sommes moche, grosse, idiote… Le psy, lui, est impartial, il n’est pas là pour juger. Donc on va le voir et on déballe tout, on lâche tout et on laisse tout chez lui. Et puis, il peut aussi nous donner des pistes pour nous aider à partir.

Ensuite sur le plan matériel, il faut mettre tous les papiers importants de côté. Voire même les stocker à l’avance, les amener chez une amie pour être sûre d’y avoir accès quand on veut. Parce qu’il y a des situations où c’est trop dangereux de rentrer chez soi pour récupérer ses affaires. Il faut envisager le départ précipité. Comme ça, le jour où on part, on sait qu’on ne reviendra pas.

Il faut aussi se rapprocher de tous les interlocuteurs susceptibles de nous aider à trouver une place en hébergement spécialisé : les associations, les services sociaux, les hôpitaux et les commissariats – certains ont été sensibilisés aux problématiques de violences conjugales et intra-familiales.

 

Il faut envisager le départ précipité. Comme ça, le jour où on part, on sait qu’on ne reviendra pas.

 

Mais il faut entreprendre ces démarches très rapidement, parce que ces places sont rares, et donc longues et difficiles à obtenir. Et si on a la possibilité, il faut se faire héberger chez quelqu'un en attendant, même si cela comporte le risque que l’agresseur nous retrouve. Il faut se protéger un maximum.

 

Le dépôt de plainte, une étape cruciale

Mais mon message s’adresse aussi et surtout aux pouvoirs publics, sur le principe de la plainte.

Moi, ça m’insupporte de voir les affiches dans la rue, qui disent que porter plainte, ça stoppe la violence. Parce que porter plainte et partir, ça n’est pas une mince affaire. On ne sait pas où on met les pieds, on croit bêtement qu’on va être mise à l’abri, mais non.

 

Au lieu de me dire à moi d’aller porter plainte, allez dire à la police de faire son travail avec la compréhension et le calme que nécessite l’état de ces femmes qui cherchent à être secourues.

 

Un dépôt de plainte, c’est un acte administratif, c’est seulement du papier. Il faut prévenir les victimes que la police n’est pas là pour les aider, qu’elles sachent au moins ce qu’elles vont devoir affronter. Alors, pouvoirs publics, au lieu de me dire à moi d’aller porter plainte, allez dire à la police de faire son travail avec la compréhension et le calme que nécessite l’état de ces femmes qui cherchent à être secourues.

Car le dépôt de plainte est une étape cruciale qui conditionne tout le reste. Mais beaucoup de femmes laissent tomber à ce moment-là, face à l’attitude de la police qui nous traite comme si ce que nous vivions n’était pas vraiment grave. Et en plus de ça, mettez en place un dispositif d’extraction généralisé, un "couloir" pour que la personne soit encadrée à partir du moment où elle porte plainte. Il faut qu’elle dispose d’un numéro de téléphone, d’un interlocuteur donné s’il lui arrive quoi que ce soit.

Un interlocuteur qui va pouvoir arriver très rapidement, rester avec elle et la mettre à l’abri du danger.

 

J’ai toujours peur de le croiser dans la rue

Aujourd’hui, j’envisage le départ.

Quand on travaille et qu’on progresse sur la violence, au bout d’un moment on a plus envie d’en entendre parler. On a besoin de changer d’air et de ne plus voir que par ça. Parce que tout ce qu’on a vécu nous a irrémédiablement changé. Moi j’ai perdu la confiance. Il y a un principe de sécurité qui s’opère dans tout ce que je fais.

Même 3 ans après avoir fui mon ex, j’ai toujours peur de le croiser dans la rue. Je ne sors quasiment plus et je ne vais plus vers les gens, notamment vers les hommes. C’est aussi pour ça qu’il faut partir, parce que de toute manière on n’oublie jamais. C’est comme quand on perd quelqu'un. On peut s’autoriser à oublier quelques instants, parce que de toute manière on n’oubliera jamais.

 

 

 

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