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Les femmes victimes de violences accueillies à Aurore témoignent pour aider d'autres femmes

"Videz vos comptes, faites le plein et partez !"

Le 08 mars 2016 | Actualités - Témoignages -

A l'occasion de la journée contre les violences faites aux femmes  du 25 novembre, nous avons rencontré les femmes accueillies au centre Suzanne Képès. Elles témoignent de la vie après le départ, de leur vie qui se reconstruit. 

Événement rare, les femmes accueillies au centre Suzanne Képès reçoivent. En effet, dans ce service spécialisé dans l'accompagnement de  femmes victimes de violence, il est plutôt exceptionnel qu'un "étranger" puisse entrer ; mais... nous sommes de la maison. Nous venons à trois, pour rencontrer ces femmes que les violences physiques ou psychologiques ont réuni dans ce centre d'hébergement spécialisé. Pour l'occasion, elles nous ont préparé un repas gargantuesque et cosmopolite avec poulet épicé, plats tunisiens et aubergines à la turc. Pourtant, l'objet de notre visite n'est pas vraiment festif... Nous sommes venues recueillir leurs témoignages et leurs conseils, à l'adresse des femmes qui voudraient, elles aussi, s'extirper de cette violence. Pour des raisons  de sécurité, les prénoms ont été changés. 

Les femmes accueillies au centre Suzanne Képès disposent d'un studio individuel.
 

Une fin d'après-midi au calme, discussion intime avec Victoire, dans la salle commune du centre Képès :

 

Victoire : "L'aide, on ne la trouve pas en déposant plainte"

Lorsque nous arrivons, seule Victoire est présente. Elle discute avec Catherine sa référente. "Je suis très proche de Catherine, on parle de tout et de rien", explique-t-elle quand l’éducatrice quitte la salle. "Alors, il va y avoir de la presse ?", questionne-t-elle, légèrement anxieuse à l'idée de témoigner auprès de journalistes. Nous la rassurons, il n'y aura d'interview qu'avec les femmes qui le souhaitent et en prenant toutes les précautions nécessaires (voix changée, visage caché...).

Victoire est maintenant hébergée depuis 3 ans au centre Suzanne Képès. Lorsqu'on lui demande ce dont elle se rappelle de son départ, elle nous répond immédiatement : "Ça a été l'horreur, si j'avais su je n'aurais pas fait les choses comme ça..." Son histoire est quelque peu atypique : dès les premières violences, après seulement 3 mois de relation, Victoire décide de quitter son compagnon. "Malheureusement, ça a duré un an avant que je ne sois à l'abri". A l'époque, Victoire est hébergée en hôtel et son compagnon la suit partout, épie ses moindres faits et gestes, entre sans cesse dans des crises de jalousie qui versent dans la folie. "Je suis allée plusieurs fois au commissariat : c'est très difficile car lorsqu'on dépose plainte, on est choquée, déboussolée, c'est dur d'être cohérente. Je pensais que ça déclencherait une aide, mais la police n'est pas là pour aider les victimes, elle est censée arrêter les délinquants. La réalité c'est que mon ex n'a même pas été inquiété. Après la plainte, je suis rentrée chez moi, lui est resté en liberté. Et l'on ne m'a proposé aucune protection. Il a fallu que mon assistant social fasse jouer son réseau pour que je sois finalement hébergée dans un centre spécialisé et sécurisé." Elle reste quelques mois dans un premier service, puis quelques jours dans un autre très peu adapté puisqu'il se situe à deux pas d'un lieu où son ex a ses habitudes. C'est donc un an après les premiers coups que Victoire arrive au centre Suzanne Képès : " Je ne suis pas sortie de ma chambre pendant presque 6 mois. Je ne faisais que dormir." Petit à petit, Victoire reprend des forces physiques et psychologiques. Elle réussit à sortir du centre, à faire ses courses seule : "On est comme dans un cocon. Il y a des veilleurs la nuit et le samedi, des éducateurs la semaine en journée et le dimanche. Il y a toujours quelqu’un. Dès qu’on a un souci on descend les voir. Mais eux respectent notre vie privée et ne viennent jamais dans nos studios, sauf si on les invite à venir boire un café", explique-t-elle avec un sourire. Faute de pouvoir travailler, Victoire s'engage dans des ateliers transversaux proposés par Aurore, comme un atelier photographie ou un projet européen sur la citoyenneté des personnes accueillies. Victoire est aujourd'hui prête à partir, cela fait même plusieurs mois, mais faute de place en structure ou en logement social cela fait longtemps qu'elle attend : "Maintenant, j'ai besoin de passer à autre chose, d'oublier tout ça, d'avancer."

Ce qu'elle voudrait dire aux femmes victimes de violences

"Il faut absolument vous préparer ; à prendre votre décision d'abord, en allant voir un psychologue par exemple. Puis il faut préparer un maximum votre départ : planquer des papiers chez des amis, régler le maximum de questions administratives avant et entrer en contact avec les associations qui pourraient vous héberger. Un dernier message, à l'adresse des pouvoirs publics : il faut mettre en place un dispositif d'extraction pour qu'une fois que la femme a porté plainte, elle soit mise à l'abri ou qu'elle dispose au moins d'un interlocuteur qui puisse réagir s'il lui arrive quoi que ce soit."

 

 

Aïcha: "Videz votre compte, faites le plein et partez ! "

Il dégage d'Aïcha une force, une  chaleur et une sérénité telles qu'on se demande comment son ancien compagnon a pu prendre l'ascendant sur elle. Ses trois enfants arrivent au compte goutte dans la salle du rez-de-chaussée. Le grand, calme et réservé, se poste devant l'ordinateur. Sa benjamine s'assoit sur l'un des canapés. Elle se trémousse pour regarder par dessus l'épaule de son frère, tout en écoutant notre conversation avec Victoire. Le petit dernier entre dans la salle commune comme un roi, la tête haute et son doudou sous le bras, suivi de près par sa mère, Aïcha.

"Je n'ai pas encore réussi à en parler au petit. Il voit toujours son père, je pense que c'est important. Mais je ne sais pas quoi lui dire. Il est déjà assez chamboulé par tous ces changements."

Son histoire, comme celles de ses voisines de palier, est digne d'un film : après avoir déposé plainte pour harcèlement moral en février, "une violence particulièrement difficile à faire comprendre", souligne-t-elle, elle décide de partir de leur appartement, une fois l'année scolaire finie. Aidée de 3 copines, elle récupère un maximum d'affaires et s'installe chez une amie qui l'hébergera avec ses enfants pendant un an. Mais son compagnon les retrouve et la harcèle en permanence. Elle doit fuir à nouveau. Elle est hébergée dans un centre d'urgence puis au centre Suzanne Képès : "Quand je suis arrivée dans ce centre spécialisé, je me suis sentie comme enfermée dans une nouvelle prison : l'entrée sécurisée, ne pas pouvoir recevoir d'amis, me choquaient. J'ai compris l'importance de ces mesures quand je me suis aperçue que je pouvais l'envoyer "bouler" sans avoir peur des représailles." explique-t-elle. C'est à partir de ce moment-là qu'Aïcha a vraiment pu souffler. Son niveau de vie en a pris un coup : "Pendant plus d'un an, j'étais en mode survie, je n'avais qu'une chose à l'esprit : avec quoi j'allais faire manger mes enfants ?". En effet, sa situation administrative de l'époque l'empêche de recevoir des aides. En dehors de toute prise en charge sociale, cette période a été particulièrement difficile. C'est avec l'aide de l'équipe éducative du centre qu'elle a pu clarifier la situation et engranger de nouveaux projet : un an et demi après son arrivée, Aïcha a entrepris une formation d'esthéticienne pour ouvrir son propre salon : "Maintenant, on est prêts à partir. Nous voulons laisser notre place à d'autres."

Ce qu'elle voudrait dire aux femmes victimes de violence :

"Ce ne sont pas les mains-courantes qui vous mettent en sécurité et il faut savoir que la galère ne s'arrête pas en partant, surtout si l'on a des enfants. Si vous n'avez pas d'enfant, ne vous posez pas de question. Mais dans tous les cas, videz votre compte, faites le plein et partez !"  

La soirée se poursuit, nous lâchons nos calepins et partageons un délicieux repas avec une dizaine des 17 femmes hébergées au centre. Les sujets de conversation deviennent plus anodins et si l'on pouvait nous voir depuis la rue (ce n'est pas le cas, puisque les vitres sont sans tain) l'on croirait assister à une soirée entre copines. Nous finissons le dîner en riant, les enfants des unes et des autres chahutent dans le coin jeux. Lorsque nous partons, c'est avec le sentiment d'avoir partagé avec elles des choses importantes et d'être dépositaires d'un message essentiel : il existe un après. La vie sans violence ne va pas de soi mais elle est possible : il a été très difficile pour elles de retrouver un peu de sérénité, mais à les voir ensemble, souriantes et soudées, on se dit qu'elles ont eu raison de se battre.    

Mots clefs associés : Personnes accueillies    Femmes victimes de violence   
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