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Jacques et Alain, hébergés à Magenta

Le 22 janvier 2014 | Actualités - Témoignages - Portraits -

Il y a près de deux mois, le centre d’hébergement d’urgence Magenta d’Aurore voyait le jour dans le cadre du plan hivernal 2013-2014. Bien loin de l’image d’Epinal du vagabond, la montée de la précarité et la fragilisation constante du lien social font désormais basculer la vie de personnes aux profils très différents. Afin de cerner cette hétérogénéité de la « population SDF » actuelle tout en identifiant les récurrences de parcours, nous vous proposerons ces prochaines semaines les portraits de 5 résidents de Magenta : Momo, Jacques, Nadia, Thess et Alain.

 

Père et fils dans la galère

Jacques, 51 ans, est le père d’Alain, 19 ans. Tous deux nous ont retracé, chacun à leur manière, le parcours commun les ayant menés à Magenta.   

 

« Pour la première fois depuis un an, on s’intéresse à moi »

Il y a bientôt deux mois que Jacques et Alain sont arrivés au centre d’hébergement d’urgence Magenta d’Aurore, où ils partagent une chambre. Cette prise en charge, intervenue alors qu’ils vivaient dans un parking, se révèle salvatrice. « Quand on est venus ici… On a vraiment été bien accueillis. Pour la première fois depuis un an je mangeais un repas chaud, je parlais avec des gens qui s’intéressaient à moi et voulaient savoir comment  j’allais. Et rien que ça, ça fait du bien. Moi à la longue j’avais fini par penser que ce que je vivais était normal ! J’étais devenu une autre personne, je ne me reconnaissais plus », se remémore Jacques.

Au cours de leur hébergement à Magenta, Jacques et son fils vont pouvoir se reconstruire afin de mener à bien leurs démarches respectives, et ceci avec le soutien de l’équipe sociale. Alain, actuellement en classe terminale d’un bac professionnel, dispose de meilleures conditions pour mener à bien ses études : « Quand je ne suis pas au lycée je reste ici pour réviser, je suis tranquille. C’est beaucoup mieux qu’avant. Moralement aussi ça va mieux, je sens que je me suis apaisé.» Jacques, lui, occupe un poste d’agent de sûreté à l’aéroport de Roissy, en CDI. En parallèle, il se consacre à sa recherche de logement, afin de pouvoir atteindre son but : reconstruire sa famille.  

 

Une vie déracinée

Jacques et Alain sont originaires de la région d’Ituri en République démocratique du Congo. Ce pays est depuis plus de 20 ans en proie à d’incessants conflits armés dont les civils sont les premières victimes. La famille de Jacques a d’ailleurs connu le pire: « Ma première femme, la mère d’Alain, a été tuée en 1998. Elle a pris une balle perdue en allant chercher à manger, et elle est décédée avec un de mes enfants.»

Pour fuir la violence, Jacques part dans un premier temps pour Kinshasa, une région où les milices armées sont moins nombreuses : « On était des réfugiés dans notre propre pays ». Là, Jacques rencontre une femme avec qui il se remarie, et dont il aura par la suite deux enfants. En 2000, et afin de fuir l’insécurité qui sévit toujours dans le pays, le couple part pour la France : « Le voyage a duré 6 ans, car nous avons dû passer par beaucoup de pays ».  

A leur arrivée, en janvier 2006, ils sont hébergés dans un CADA (Centre d'Accueil pour Demandeurs d'Asile) parisien puis accèdent au statut de réfugiés.  Par la suite, le couple suit les démarches de naturalisation : « Quand on demande la nationalité il faut montrer qu’on travaille. J’ai une formation d’informaticien, alors en arrivant j’ai cherché du travail dans l’informatique mais je n’ai rien trouvé.  Finalement j’ai dû prendre n’importe quel travail, pour vivre et pour obtenir les papiers qui me permettraient d’accéder à la nationalité ». En 2009, la naturalisation leur est accordée et l’Etat octroie également un logement HLM à Jacques, qui y emménage avec sa compagne et leurs deux jeunes enfants.  

 

Le basculement

Malheureusement, le couple commence dès lors à se fissurer, et Jacques devient peu à peu victime de violences conjugales. Au départ, cette violence est psychologique et prend la forme d’insultes, d’humiliations et d’actes quotidiens de malveillance, qui iront même jusqu’à l’usurpation de l’identité des enfants issus du premier mariage de Jacques, restés au Congo et ayant droit au regroupement familial. Jacques, ne pouvant quitter son emploi, charge sa femme de ramener l’une de ses filles, dans un premier temps : « Elle est partie, mais est revenue avec sa nièce, qu’elle a fait venir au nom de ma fille. Elle avait trafiqué les papiers et j’étais coincé ».

Deux ans plus tard, en 2011, l’épouse de Jacques récidive : « Ma belle-mère est venue me chercher. En principe elle devait me ramener avec ma sœur jumelle, mais je ne sais pas pourquoi, elle a ramené une fille que je ne connaissais pas. Ma sœur est restée là-bas » confie Alain, qui se retrouve donc séparé de sa sœur jumelle et parachuté dans un pays dont il ne connait rien.

Quelque temps plus tard, l’épouse de Jacques le met à la porte de son propre appartement et fait pour cela appel à la police, prétendant subir la violence de son mari : « J’ai été condamné à deux mois avec sursis, et depuis je n’ai plus pu rentrer chez moi. Alors que pour avoir ce logement j’ai beaucoup travaillé et souffertEt pour finir,  je me suis retrouvé avec mon casier judiciaire qui n’était plus vierge et j’ai perdu mon emploi ».

Peu de temps après, le jour de ses 18 ans, Alain se voit à son tour mis à la porte : «  Ma belle-mère m’a dit de partir car ça n’était pas ma maison, qu’elle n’avait pas besoin de moi et que je devais me débrouiller tout seul. Alors je suis parti ». Arrivé en France depuis un an seulement, Alain est alors complètement démuni : « Ce jour là, je n’ai pas réussi à trouver mon père. Alors j’ai du passer la nuit dans une station de métro ».   

 

 

Descente au 3ème sous-sol

Bien souvent, le déracinement entraîne l’isolement et la perte de repères. Privés de la sphère protectrice d’une famille restée au pays, les individus se retrouvent extrêmement vulnérables aux éléments extérieurs. C’est ce qui s’est passé pour Jacques et son fils. Après s’être retrouvés, ceux-ci épuisent en quelques mois toutes les rares solutions d’hébergements s’offrant à eux, Jacques n’ayant plus d’emploi et donc plus de revenus. Finalement, le binôme n’a plus d’autres choix que de « s’installer » dans un parking : « Je n’avais plus rien. Alors j’ai décidé qu’on allait dormir dans la voiture, qui était garée dans le parking de mon ancien logement, celui où je vivais avec mon ex épouse. Et on a commencé à dormir dans le parking. Il fallait se cacher pour ne pas être chassés.» soupire Jacques. 

Les conditions de vie dans ce parking sont extrêmement dures, d’autant plus pour Alain qui poursuit tant bien que mal ses études : « Il faisait froid. On était au 3ème sous sol, et pour avoir de l’eau il fallait monter dans les étages. Certains soirs nous n’avions rien à manger, donc je dormais. Il faisait très sombre, alors pour réviser il fallait que je calcule combien de temps je laissais le plafonnier de la voiture allumé, au-delà de 15 min on risquait de ne plus avoir de batterie ».

Cette situation est d’autant plus difficile qu’elle impacte la santé des deux occupants : « Avec toutes les voitures qui passaient, on respirait de l’air pollué. Mon fils commençait à avoir du mal à respirer, il n’arrivait même plus à courir. Quand on est allé voir le médecin, il nous a dit que mon fils avait respiré trop de gaz toxiques, que c’était dangereux ». Jacques lui-même se trouve dans l’incapacité d'accéder au suivi médical régulier que ses problèmes de santé nécessitent, et s’en trouve grandement affaibli.

Pendant des mois, Jacques s’acharne à retrouver emploi et logement. Mais s’il parvient à regagner son poste peu après avoir emménagé dans le parking, il est toujours titulaire de son HLM, bien qu’il ne puisse plus y accéder. Par conséquent, sa recherche de logement n’aboutit pas : « J’avais beau me démener, je n’arrivais pas à renverser la situation, j’étais ligoté et je ne pouvais plus m’en sortir ».

En novembre dernier, Jacques rencontre une assistante sociale qui prend contact avec l’équipe de Magenta. La structure accueille le père et son fils. « Un jour, papa m’a dit « fais ta valise on va partir, ici il fait trop froid, on ne peut pas rester sinon on va crever. Puis on est arrivés ici », évoque Alain.  

Aujourd’hui, père et fils se remettent peu à peu de cette descente aux enfers. Alain passera son bac à la fin de l’année et pense déjà à l’avenir : « Etant donné la situation, je voudrais continuer mes études d’informatique en faisant de l’alternance. En mixant cours et travail, je pourrais subvenir à mes besoins ». Jacques, quant à lui, est plus déterminé que jamais à obtenir justice pour voir sa situation rétablie et pouvoir exercer sa parentalité:

« Là je suis en train de faire une procédure DALO pour retrouver un logement. Et j’attends que le divorce, qui est en cours, soit prononcé pour porter plainte contre mon ex-femme et rétablir la situation de mes enfants restés au Congo. Ce n’est pas une question de vengeance, je veux avoir mes enfants près de moi ».

 
Mots clefs associés : Personnes SDF    Personnes accueillies    Migrants   
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