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Housing First dans le monde

Le 27 mars 2012 | Actualités -

Organisée par les associations Pathways to Housing et DESC, actrices centrales des expérimentations Housing First aux Etats-Unis, une conférence avait lieu du 20 au 24 mars, à la Nouvelle-Orléans. Sylvaine Villeneuve y était pour Aurore. Elle livre une première analyse de ces échanges, qui sera étayée ensuite. 

Aux États-Unis, l'approche « Housing First » est expérimentée depuis 20 ans, mais elle est encore considérée comme une démarche pionnière qui va à l'encontre des pratiques classiques de prise en charge des sans-abri. Du 20 au 24 mars, une conférence a, pour la première fois, réuni à La Nouvelles-Orléans, près de 700 chercheurs et praticiens du secteur médical et du secteur social, venant de tous les états.

Ce qui est frappant, c'est que de nombreuses questions sont posées dans les mêmes termes en France et aux États-Unis, lorsqu'on questionne le concept de Logement d'abord.

 

Une pratique développée depuis vingt ans

L'expérimentation « Housing First » a commencé en 1990 à New York, avec l'équipe de Sam Tsemberis qui assurait des maraudes médicales dans la rue auprès des sans-abri. A en croire Bill Hobson, président de DESC, importante ONG de Seattle, opérateur gestionnaire de centres d'hébergement, et co-organisateur de la conférence, « le terme Housing First est devenu ces dernières années incroyablement populaire aux Etats-Unis, en particulier dans l’administration qui est chargée des questions de logement et de sans-abri. Les autorités locales et le gouvernement fédéral, distribuent des dizaines de millions de dollars aux opérateurs pour le mettre en œuvre ».

Depuis 2009, l'administration Obama a engagé une politique fédérale de lutte contre le sans-abrisme et pour l'accès au logement (Homeless Emergency & Rapid Transition to Housing Act). Elle a créé un fonds de prévention des expulsions (Homeless Prevention Fund). Elle soutient le modèle de Housing First pour les SDF chronicisés. Début mars, le secrétaire d'Etat en charge de l'urbanisme et du logement, Shaun Donovan, a mentionné le modèle Housing First lors d'une interview sur une grande chaîne de TV : « Ce n'est pas seulement meilleur pour les gens, mais c'est aussi bien moins cher, et cela résorbe le sans-abrisme au lieu de mettre un pansement dessus »...

Comme en France, l'idée du Housing First - le logement sans aucune condition préalable - fût bien sûr très contestée pendant plusieurs années. On lui opposa que les toxicomanes et les personnes souffrant de troubles mentaux, mais aussi l'ensemble des personnes à la rue, devaient devenir « housing ready », prêts au logement - sevrés, suivis médicalement et en emploi – avant d'être « récompensés » en accédant au logement.

"Ceux qui sont dans la rue depuis longtemps [...] ont bien plus de chance de se stabiliser si on commence par leur proposer un logement"

Mais, ces dernières années, une série d'études et de recherches universitaires sont venues ébranler ces principes et ont montré que les sans-abri, y compris les plus vulnérables - ceux qui sont dans la rue depuis longtemps, toxicomanes ou frappés de troubles mentaux sévères - ont bien plus de chance de se stabiliser si on commence par leur proposer un logement, avant toute proposition de prise en charge médicale et sociale.

En premier lieu, une série d'évaluations « costs-benefits » ont démontré qu'il était moins cher d'installer les gens dans un logement. Une étude qui a fait date dans les années 90 a montré que les SDF les plus sévèrement chronicisés dans la rue pouvaient coûter aux finances fédérales entre 35.000 et 150.000 dollars/an, si on comptabilisait les séjours en centres d'hébergement d'urgence, à l'hôpital (psy ou urgences), en prison, etc. Et cela, sans aucun suivi, sans aucun traitement, sans espoir de résultats tangibles d'insertion sociale et d'amélioration de leur santé. D'autres études ont été réalisées depuis, qui vont dans le même sens. En second lieu, des recherches ont montré que l'application de Housing First avait de meilleurs résultats pour les personnes elles-mêmes, notamment pour celles qui sont black-listées et refusées par les centres d'accueil d'urgence.

La généralisation du modèle après Katrina : Après le passage de l'ouragan Katrina, en 2005, l'agglomération de la Nouvelle-Orléans a conduit une politique particulière pour tenter de résorber le nombre de sans-abri dans les rues (12.000 en 2005, et il en reste encore 6.000). La fédération UNITY, qui rassemble 60 associations sur l'ensemble de la ville, a largement appliqué le modèle Housing First aux sans-abri restés en ville, en le généralisant bien au-delà des seules personnes souffrant d'addiction ou de graves troubles mentaux.

Dans plusieurs Etats, le modèle Housing First est désormais appliqué comme traitement du mal-logement et du non-logement, et n'est plus réservé exclusivement aux SDF très désociabilisés.

 

Des points de convergence USA / France

Il existe un ensemble de ressemblances assez frappant entre les deux pays, sur la question des sans-abri.

 

Des acteurs similaires

Les opérateurs de « shelters » (hébergement d'urgence) sont des associations (« communities »), presque toujours caritatives, qui font travailler ensemble des travailleurs sociaux et des bénévoles. Les actions de transition vers le logement et de logement social sont aussi portées par des opérateurs associatifs (« communautaires »).

Des relations avec l'administration centrale assez similaires

« C'est formidable ce que vous faites, mais nous aurons du mal à maintenir le budget 2011... », Mark Johnston (administration fédérale Housing & Homeless).

Des financements centralisés

L’État fédéral finance en partie les politiques de lutte contre le sans-abrisme, en appui des acteurs caritatifs et des fondations (la fondation Bill Gates y consacre autant d'argent que l'Etat fédéral...).

Des débats semblables

La place des « shelters »? En préalable, il faut avoir en tête qu'il n'existe pas l'équivalent du modèle CHRS, que les gens sont soit en hébergement d'urgence, soit en logement, soit nulle part... Les services d'accompagnement peuvent être fournis par l'association qui héberge, mais ils sont proposés à part, dans des centres de ressources. L'idée d'une séparation lieu de vie / services d'accompagnement n'est pas en débat. En revanche, l'idée qu'il pourrait y voir une défaillance de l'accompagnement, une fois les personnes installées dans leur logement, est très en débat (voir plus loin, chp."les interrogations").

La question du rôle des « shelters » dans l'ensemble du continuum vers le logement est posée à peu près de la même manière qu'en France, et portée par les opérateurs qui gèrent les centres : - il subsistera toujours des situations d'urgence, de mise à l'abri, qu'il faudra prendre en charge. - Il y a des populations pour lesquelles le « logement d'abord » n'est pas immédiatement approprié, pour lesquelles le collectif joue un rôle.

Logement regroupé ou dispersé ? Le sujet a été très présent. Les opérateurs de shelters, de par leur histoire, sont souvent partisans des logements regroupés, qu'ils gèrent comme des bailleurs sociaux, avec acquisition des actifs immobiliers et gestion du bâti (des CHRS avec des logements autonomes...) Les équipes venant de la psychiatrie prônent plutôt la location de logements dispersés, dans le parc de droit commun (une sorte d'intermédiation locative).

  Pour harmoniser les pratiques de Housing First, les fondateurs ont posé 7 principes de l'accompagnement social et médical intensif :
  • Sortir les gens de la rue et des centres d'hébergement d'urgence pour les installer dans un logement, sans conditions préalables d'acceptation de traitement ou d'accompagnement ;
  • L'opérateur doit être en mesure de fournir des services d'accompagnement intensifs («robust support services »), qui sont proposés, mais non imposés ;
  • Le maintien dans le logement ne dépend pas de l'engagement de la personne dans une démarche de soins ou d'insertion ;
  • Les équipes ciblent les plus vulnérables et ne les laissent pas de côté ;
  • Les équipes portent une approche de réduction des risque, et non une approche d'abstinence ;
  • Les locataires ont un bail et des droits ;
  • Le modèle « Housing First » peut être développé dans un ensemble de logements regroupés, ou dans des logements éparpillés.

Idéalement, il est proposé à la personne 2 ou 3 logements différents, pour qu'elle puisse choisir. Et un nouveau logement lorsqu'elle se fait sortir... L'application de ces principes est un sacré challenge. Il y avait un atelier qui avait pour titre : « Housing First, for the Tenth time... » = « Le Logement d'abord, pour la dixième fois... »

 

Une vraie différence : l'évaluation

L'étude à montré que la stabilité en logement permettait aussi de réaliser des économies, en millions de dollars[/blockquote]L'évaluation a permis la généralisation en cours de ce modèle. Au début de cette année, une étude conduite par des chercheurs de l'Université de Washington est venue conforter les partisans d'une réforme radicale de la prise en charge des personnes à la rue. Cette étude a porté sur un groupe d'une centaine de SDF extrêmement désocialisés, suivis pendant deux ans. Ces personnes à la rue se sont vu proposer un logement, sans aucune condition préalable de sevrage. On ne leur a pas demandé d'arrêter de boire ou de prendre des drogues, ni de s'engager dans un suivi psychiatrique, ou toutes autres conditions qui sont habituellement posées. On leur a donné les clés de chez elles et on leur a assuré un accompagnement social intensif.

L'étude a montré qu'une fois installées dans leur logement, ces personnes avaient réduit leur consommation d'alcool de moitié, qu'elles allaient sensiblement mieux, qu'elles s'étaient engagées dans des cures thérapeutiques, qu'elles recouraient beaucoup moins souvent aux services d'urgence hospitaliers... et que cela avait fait faire une économie annuelle de 4 millions de dollars aux programmes d'aide aux sans-abri de Seattle ! Ce sont les premiers retours d'expérience de l'application du principe de "Housing First".

L'expérimentation Housing First Montréal A Montréal, le projet de recherche reçoit 20 millions de dollars + une équipe dédiée de travailleurs sociaux + un coordinateur.

 

Les interrogations

  • Le faire vraiment... Comme le souligne le fondateur de Pathways to housing et de Housing First, Sam Tsemberis, il s'agit de « Housing First, not Housing only ! » = « Le logement d'abord, pas le logement seulement ! » Les positionnements associations / opérateurs du logement de transition, logement social, sont les mêmes qu'en France. Sur la question de l'accompagnement social (« intensive support »). Des craintes similaires : « Rester fidèle à l'esprit » : ne pas lésiner sur le « wrap-around service » (« l'enveloppe »), condition de la réussite.
  • Quel rôle pour les opérateurs du logement ? Bill Hobson : « Beaucoup d'opérateurs du logement accessible aux ménages modestes sont financièrement asphyxiés. Ils cherchent de l'argent désespérément. Ils s'engagent à faire des programmes Housing First, mais en réalité, ils font comme avant... Et l’État qui finance ne contrôle rien, n'exige aucun retour. C'est pourquoi nous souhaitons un dialogue générale sur le sujet. Quelles conditions de mises en œuvre ? Quelles principes ? Quelles obligations pour les opérateurs
  • Habitat regroupé ? Habitat dispersé ? Les gestionnaires de centres d'hébergement doivent-ils devenir bailleurs sociaux ?
  • Le « wrap-around service » = l'accompagnement global, 7/7, 24/24. Comment faire ?
  • Quel « contrat » avec la personne, si aucune condition préalable n'est fixée ?
  • A quelles populations donner la priorité quand les moyens sont limités ?
  • Housing First et les bailleurs sociaux : une relation « amour/haine ».
  • Comment améliorer les relations avec le voisinage ?
  • Les visites au domicile. Intrusives ?
  • Comment gérer les crises ? La violence ?
  • Comment associer les « pairs » ?
  • Comment Housing First s'applique aux familles ?
Mots clefs associés : Un chez soi d'abord    Personnes SDF   
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