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Les premiers préparatifs des vacances d'Aurora

Le 28 décembre 2013 | Actualités - Témoignages -

Marie Sainte-Marie est de retour (vous l'aviez découverte avec ses "Chroniques d'une assistante sociale"). Elle revient avec une nouvelle histoire, celle des "vacances d'Aurora", une marionnette - agnelle qui découvre ce que sont les vacances ; ou comment l'imagination de cette assistante sociale de 3 résidences sociales du pôle Habitat d'Aurore a permis de donner l'envie et le courage nécessaire à 8 familles pour concrétiser leur projet vacances.  

"Les personnes que j’accompagne se disent souvent que la joie de vivre, les projets pour une vie vraiment meilleure, ou même « comme tout le monde », ce n’est pas pour eux, qui en sont au stade de la survie au quotidien. Alors leur parler de vacances, c’est aussi éloigné de leurs préoccupations que l’est le pôle sud !"

Résumé de l'épisode 1 : Aurora, toute jeune agnelle, ne sait pas ce que sont des vacances. Elle a déjà posé la question aux personnes qui vivent à la résidence sociale La Marne. C'est maintenant au tour des résidents de "La Fontaine" et de "La Montagne"...

 

Partie 2 : les premiers préparatifs

Sadio, Kady, Halimata et Minata, de la résidence La Fontaine.

Minata ne sait ni lire ni écrire, alors elle n’a rien écrit et en plus elle est tellement occupée par son relogement qu’elle se demandait si elle aurait encore le droit de partir en vacances puisqu’elle n’habiterait plus là au mois d’août. Elle pensait qu’elle devrait choisir entre les deux. Elle était tellement inquiète, la veille de signer son bail, qu’elle n’a pas dormi de la nuit. Pourtant ça ne se voit pas sur la photo, elle est toute souriante comme si la vie était pleine d’espoirs nouveaux pour elle et pour ses 3 filles.

Alors c’est Sadio qui a écrit. Sadio est une très bonne élève. Tellement bonne en toutes les matières que l’école a proposée sa candidature pour entrer dans un internat d’excellence en 6ème. Mais ça lui fait un peu peur de quitter sa mère et ses petites soeurs.

Pour elle, les vacances, c’est d’abord ne pas avoir de professeurs et ne pas travailler ; c’est aussi nager dans la mer et bien profiter du soleil et du sable. Même si c’est voyager et s’amuser, c’est aussi être heureux en famille.

Quand on parle avec elle, on comprend vite qu’elle est un peu inquiète et d’ailleurs elle écrit comme pour s’en persuader qu’il faut toujours penser que tout se passera bien.

Aurora se dit que les vacances, ce n’est qu’une semaine et que si ça ne se passe pas très bien, ça ne dure finalement pas si longtemps que ça ! Du coup, elle se dit que ce ne sont peut être pas les vacances qui inquiètent Sadio mais le départ de la résidence sociale pour aller dans un nouveau logement, une nouvelle école où elle ne connaîtra personne.

Plus elle en rencontre et plus Aurora se dit que les êtres humains ont une vie compliquée.

Kabré, Khadjidiatou et Mina, de la résidence La Fontaine.

Là il n’y a pas de photos parce que Mina n’a pas voulu. Elle dit qu’elle n’a pas besoin de vacances parce qu’elle a besoin de se soigner.

A priori, Aurora se dit qu’on devrait pouvoir faire les deux en s’organisant pour que Mina puisse avoir sur place les soins dont elle a besoin.

De plus, si elle a besoin de soins, ce n’est pas le cas de ses filles qui pourraient partir avec Sadio, Kady et Halimata. Dans un premier temps, Mina avait donné son accord. Mais aujourd’hui, elle ne veut plus que ses filles aillent s’amuser au soleil pendant qu’elle sera en train de mourir toute seule à « La Fontaine ».

D’ailleurs pour elle, des vraies vacances, ce serait retourner en Afrique où sont restés sa fille et son fils aînés, qu’elle a confiés à sa mère. Ils sont grands maintenant, mais ce sont toujours ses enfants. Et il y a aussi son autre fils, celui qui est né juste avant Kabré. Il habite chez son père. Alors pour Mina, les vacances c’est en famille avec sa mère et ses 5 enfants, tous réunis. Sinon, elle ne veut pas de vacances.

Kabré ne dit rien. Elle fera comme dit sa mère. Mais Khadjidiatou veut passer du bon temps, s’amuser, se jeter dans la mer, bronzer au soleil, ne pas travailler : profiter de tout cela en famille, mais elle ne dit pas que pour elle, sa famille, c’est seulement sa mère et sa soeur avec qui elle habite à la résidence.

Aurora se dit que la famille c’est bien parce qu’on n’est pas seul, on est entouré de ceux qu’on aime, mais elle se rend bien compte que c’est drôlement compliqué de tenir compte des besoins et des désirs de tous les membres. Chacun a de bonnes raisons pour vouloir ou refuser ce qui se présente mais ça devient difficile quand une personne veut une chose que les autres refusent. Aurora est triste pour Kabré et Khadjidiatou, si elles ne peuvent pas venir, mais tout n’est peut-être pas perdu…

Abigail, Roliyou et Anny, de la résidence La Fontaine.

Pour Anny et ses enfants, les vacances sont l’occasion de faire des découvertes : de nouvelles cultures, de nouveaux amis, de jouer, de changer…

 

Jérémy, Déborah et Ossanga, résidence sociale « La Montagne ».

Tout le monde est intimidé et n’ose pas écrire, mais Aurora bavarde avec Nodjon, la voisine, qui n’a pas sa langue dans sa poche et qui a voulu être sur la photo avec Aurora, bien qu’elle ne parte pas en vacances. C’est comme ça qu’Aurora apprend qu’Ossanga et Déborah ne peuvent rien dire des vacances puisqu’elles ne sont jamais parties.

Jérémy, lui, est déjà allé en Allemagne avec sa grand-mère et à la plage avec son oncle, mais c’était il y a longtemps et il ne s’en souvient plus.

Ossanga a très envie de se baigner dans la mer, même si elle n’arrive pas à garder la tête hors de l’eau. Déborah sait nager dans une piscine, mais avec des vagues, elle a un peu peur de se noyer. Jérémy, lui, dit qu’il a juste envie de bien s’amuser.

Aurora se dit que les humains sont vraiment compliqués parce qu’ils sont prêts, s’ils ne sont pas tous seuls, à faire des choses qui leur font envie et peur à la fois.

Au retour d’Aurora à la Marne, un barbecue est organisé pour que les familles puissent se rencontrer avant de partir ensemble. Karima prépare le thé à la menthe avec Adama dans la cuisine, pendant que Marcelle et Eva surveillent la cuisson des brochettes sur le balcon.

Les mamans sont inquiètes… Elles se sont mises à rêver, mais elles savent bien que l’idée même des vacances, ce n’est pas pour elles, ça coûte beaucoup trop cher !

Marie leur explique qu’elle a demandé des financements à l’ANCV (l’Agence Nationale des Chèques Vacances), au Conseil Général, aux mairies de Gournay, Gagny et du Raincy, à des fondations qui aident justement les personnes qui ont de faibles revenus, à partir en vacances. Elles auront bien sûr une participation à payer, mais elles ne dépenseront pas beaucoup plus que si elles restaient chez elles.

Alors dans ce cas…

La première chose concrète qu’elles feront, c’est de demander la carte enfant/famille à la SNCF. Pendant ce temps, les enfants lisent, dessinent ou tournent autour de la table. Et Aurora trouve qu’avec les enfants, c’est beaucoup plus drôle. Ils ne se préoccupent pas comme les mamans de savoir ce que cela va coûter, ils ont du temps devant eux pour avoir ce genre de préoccupations. Pendant que certaines mamans se régalent, d’autres sont tristes de ne pouvoir partager ces vacances. Et Aurora se demande ce que sont ces choses juteuses qui donnent à tous un grand sourire quand ils les mangent.

A la fin de la soirée, tout le monde s’embrasse. Aurora trouve cela bizarre : quand ces mamans viennent dans ce bureau pour parler de leurs soucis, pour rechercher un travail ou faire des photocopies, il n’y a que des poignées de mains qui sont échangées et là, parce qu’il est question de vacances, de partager des moments ensemble, d’un seul coup, les relations se détendent et on se fait la bise… comme dans une famille.

Aurora se dit que les humains sont vraiment étranges. Selon les sujets dont ils parlent, les mêmes personnes peuvent avoir des attitudes complètement différentes les unes par rapport aux autres. Elle se demande si le seul fait d’avoir des projets communs, peut rapprocher les gens et leur donner ce grand sourire pastèque rien qu’à l’idée de ce qu’ils vont faire ensemble plus tard.

Et du coup, puisque c’est quelque chose qui les rend visiblement plus heureux, elle s’étonne qu’il y ait si peu de projets de ce genre. Elle se demande pourquoi les gens n’osent pas en faire, pourquoi ils restent seuls, chacun derrière sa porte fermée.

[Prochain épisode] Juillet est arrivé, et il est temps de penser à s'équiper pour les vacances...    

Lire la présentation de Marie Sainte-Marie

 « C’est l’histoire de quelqu’un qui se bat pour qu’existe autre chose qu’une triste et fatale réalité. C’est l’histoire de quelqu’un qui apprend à voir au-delà des apparences pour mieux comprendre le monde. C’est l’histoire d’un départ en vacances, de rencontres sur le chemin, de moments partagés, et d’une fabrique de souvenirs. C’est une histoire qui dit qu’il n’est pas fou, celui qui se bat pour la beauté, la justice et la tolérance. Et qu’il n’est pas seul non plus... »

Depuis de nombreuses années, j’aide des personnes à accéder ou à rétablir leurs droits, à améliorer leur situation financière et professionnelle mais depuis quelques années, je me dis que, certes, tout cela est important mais l’essentiel n’est pas là.  

Le fait d’accéder à un logement autonome après des années d’hébergements précaires, amène souvent des larmes de joie sur les visages. Mais pas forcément la joie de vivre. Ceux que j’accompagne se disent souvent que la joie de vivre, le projet d'une vie vraiment meilleure, ou juste « comme tout le monde », ce n’est pas pour eux. Eux, ils en sont au stade de la survie au quotidien. Alors leur parler de vacances, c’est aussi éloigné de leurs préoccupations que l’est le pôle sud !  

Dans une autre vie, pas si lointaine que ça, mon mari et moi, jeunes parents agriculteurs, survivions avec moins que le RSA d'aujourd’hui. Ce sont pourtant les « vacances » qui nous permettaient de tenir, de continuer le projet de vie que nous avions choisi. Puisque nous n’avions pas les moyens d’envisager une formule type « Club Med » il nous a fallu faire preuve d’imagination pour pouvoir offrir à nos enfants de vraie vacances. Nous nous sommes interrogés sur ce que c’étaient, pour nous, des « vacances » : c’était faire autre chose, se décaler du quotidien, sans pour autant l’oublier.  

Pour nous, cela s’est traduit par l’installation d’une tente au bord de la rivière, à quelques centaines de mètres de la maison. Les enfants, dorés comme des pains d’épice, y ont vécu pendant 2 mois comme des sauvageons pendant que nous continuions de travailler la journée. Mais le soir, nos patates étaient cuites sous la braise et nous nous endormions la tête sous les étoiles, bercés par les bruits de la nuit (le hululement des hiboux, le craquement des branches, les courses des cerfs, des renards et des sangliers). Ces vacances là ont très fortement contribué à développer chez nos enfants le sens de l’imagination, de la débrouillardise, la capacité de trouver en eux les moyens de surmonter leurs peurs, la faculté de relativiser, de faire "comme si", de rêver à une vie différente, non pas en enviant celle des autres mais en expérimentant autre chose. Ils y ont gagné en autonomie et dans leur souvenir, elles sont une référence de liberté, de joie de vivre et de bonheur.  

Nos difficultés de vie de l'époque n’étaient guère différentes de celles dans lesquelles se débattent les familles que j’accompagne aujourd’hui en résidence sociale. En général, je commence à parler de vacances vers le début du mois de mars, par petites allusions, sans insister, puis, en avril, je propose une réunion des résidents pour parler plus précisément de leurs projets ou au moins de leurs envies. Chaque année je m’étonne du peu de personnes qui s’autorisent à faire des projets de vacances, malgré la proposition de financer ces projets par l’intermédiaire de l’ANCV.  

Cette année, j'ai voulu faire des propositions un peu différentes, telles que des séjours dans des familles d’accueil d’agriculteurs, ou partir tous ensemble…. Rien, aucune réaction… ! Il y a de quoi être quelque peu désappointée. Ce n’est pas le bagne que je leur proposais, juste des vacances…. ! A défaut de m’appuyer sur leurs regards, le mien est tombé sur la marionnette d’un mouton qui décorait mon bureau.... J’ai mis la main sous sa tête et dès lors, parce que j’étais profondément convaincue que cette médiation permettrait la libération de la parole, c’est elle qui a « parlé ». Elle a dit qu’elle ne savait pas ce qu'étaient des vacances ; que ça lui faisait envie mais aussi peur, qu'elle cherchait quelqu'un pour lui expliquer et puis l’accompagner.

Alors, ce que les résidentes n’avaient pas osé me dire, elles le disaient sans retenue à la marionnette. Grâce à cette idée ce sont 11 familles, soit 32 personnes au total, qui se sont laissées séduire par l’idée de surmonter leur peur pour partir ensemble en vacances avec cette petite agnelle qu’elles ont appelée Aurora. Finalement 8 familles, (2 familles ont préféré des vacances individuelles), soit 20 personnes ont concrétisé ce projet.

Parce que je n’avais pas respecté un protocole dont j’ignorais l’existence, je n’ai pas été autorisée à accompagner les familles. Si, au début, je l’ai ressenti comme une sanction personnelle qui risquait de compromettre le projet des familles, très vite, après avoir obtenu l’assurance qu’elles ne trahiraient pas leur promesse d’emmener Aurora au bord de la mer, je me suis dit que mon absence, en ne les stigmatisant pas, était une opportunité pour elles de vivre une expérience de familles « normales », dans un centre de vacances « normal ».

A voir les photos, les sourires sur tous les visages, je me dis que j’ai atteint l’objectif que je m’étais fixé : apporter un peu de joie de vivre et constituer une réserve de souvenirs dans lesquels puiser pour faire face aux moments difficiles qui eux, n’ont pas disparu pour autant. Si le départ en vacances a permis aux familles de se décaler des difficultés du quotidien, le retour a bénéficié du dynamisme enclenché et a abouti, pour la totalité des familles, à un désir de changement et pour la plupart à un résultat positif (relogement, reprise ou début d’un emploi ou d’une formation).

Je constate, une fois de plus, que lorsque les gens sont bien dans leur tête, ils trouvent l’énergie pour faire eux-mêmes les démarches nécessaires à l’amélioration de leur vie. Autant de démarches que je n'aurai pas à impulser, encourager, rappeler moi-même... et parce que je considère la paresse comme un art de vivre, je m’en trouve tout à fait satisfaite au niveau professionnel !

 

Marie Sainte-Marie  

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