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Robert Castel réalise une radioscopie de la précarité 7/7

Le 02 septembre 2013 | Actualités - Tribunes -

Depuis 2010, Aurore invite des spécialistes, des médecins, des chercheurs ou des penseurs à étudier, explorer des thèmes qui interrogent la pratique des professionnels et le travail de l'association. Ils se donnent rendez-vous quatre fois par an au centre de stabilisation L'Olivier et abordent des questions comme la parentalité, l'insertion professionnelle ou la dépendance par exemple.

Aurore veut aller plus loin en ouvrant sa réflexion au plus grand nombre lors d'une journée de colloque qui se tiendra le 2 octobre prochain sur le thème "Les angles morts de la solidarité". Objectif : définir, examiner, comprendre et trouver des solutions au phénomène de sur-exclusion.

Robert Castel, célèbre sociologue du travail et de l'exclusion social, décédé en mars 2013, travaillait régulièrement avec Aurore. Il avait pris part, dès l'origine au comité scientifique "Maraudes", initié par Aurore et avait également proposé, lors du premier cycle des Conférences de l'Olivier en 2010, une "Radioscopie de la précarité". Nous tenons à lui rendre hommage et comme une introduction aux futurs échanges du colloque du 2 octobre, nous vous proposons de (re)découvrir son intervention ici.    

 

Extrait de la conférence : partie 7/7

  • Question : Je voudrais savoir quelle est la responsabilité du système capitaliste par rapport à la montée des incertitudes sociales, voire à la précarité, et surtout face à la disparition de la solidarité.

Robert Castel : C’est encore une grande question et qui est même trop vaste pour cet après-midi. Il nous faudrait d’abord définir « capitalisme ». Je ne vais pas faire l’histoire du capitalisme, mais il s’est d’abord développé sous la forme d’un capitalisme marchand, dans la société préindustrielle. Le commerce international existait déjà, mais avait surtout cours au niveau des échanges marchands et ne représentait qu’un dixième des échanges.

Le capitalisme industriel s’est ensuite développé en Europe occidentale à partir du début du 19ème et s’est déployé justement jusqu’aux années 1970 environ. Ce capitalisme industriel était parvenu à une sorte de compromis social, après une longue histoire de conflits et de luttes. En effet, une certaine forme d’équilibre existait entre les intérêts du marché capitaliste (développement économique, compétitivité des entreprises) et les intérêts du monde du travail en termes de protection et de droits pour les travailleurs. Le statut de l’emploi que j’ai évoqué plus haut était le noyau de ce compromis. Nous étions toujours dans une société capitaliste. La révolution n’avait pas eu lieu, le salariat demeurait un rapport de subordination. Mais on était dans le cadre.

Auparavant, le capitalisme était efficace, tout en assurant une certaine sécurité à la majorité des travailleurs

On peut le rappeler : la France et l’Europe occidentale, durant les 30 années qui ont suivi la seconde guerre mondiale - qu’on appelle parfois les 30 glorieuses – ont connu un développement économique et social considérable. Ainsi, le capitalisme fonctionnait d’une manière relativement équilibrée. Le monde du travail avait tiré son épingle du jeu, si l’on compare la situation d’un prolétaire des débuts de l’industrialisation - qui perdait sa vie à la gagner dans la misère- et ce qu’était devenu un salarié moyen vers les années 1960, en France, en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Ce salarié n’était pas richissime, mais il avait une situation relativement stable, il avait des droits et un salaire décent. Ce n’était pas le paradis, mais un compromis. Par rapport à votre question, le capitalisme industriel était parvenu où on l’avait obligé à surmonter cette sauvagerie qui est l’esprit du capitalisme. Je qualifie le capitalisme de sauvage puisque son objectif est de faire du profit à n’importe quel prix.

Et c’est pourquoi, n’en déplaise à notre Président, moraliser le capitalisme, c’est un non-sens. Le capitalisme n’est pas moral ou immoral, il fonctionne comme cela et personne ne peut le lui reprocher, son seul objectif est de maximiser les profits. En revanche, on peut tenter de l’encadrer et c’est justement ce que l’on avait réussi à faire, au moins partiellement, grâce à des protections du côté des travailleurs pour le capitalisme industriel. Or, dans les années 1970, nous sommes passés à un nouveau régime du capitalisme, avec la prépondérance du capital financier et la mondialisation. Un regain de sauvagerie, en quelque sorte, et étendu à l’échelle de la planète.

Ces garde-fous qui avaient été construits sous le capitalisme industriel n’ont pas été supprimés, mais se sont affaiblis. Ils ont cessé d’être efficaces à «la domestication du marché », pour reprendre l’expression de Karl Polanyi, c’est-à-dire pour limiter ce « toujours plus » du capitalisme lorsqu’il est laissé à lui-même. On pourrait d’ailleurs interpréter, au moins partiellement, la crise financière de l’automne 2008 comme le dernier épisode de ce qu’on a commencé à appeler la crise à partir des années 1970, c’est-à-dire ce passage à ce nouveau capitalisme.

Le capitalisme conduit à penser que les droits sociaux sont des obstacles

Pour vous répondre, il s’agit aujourd’hui de cette nouvelle forme du capitalisme, animée par ce dynamisme de la recherche du profit pour le profit, à n’importe quel coût, y compris à n’importe quel coût social. Il conduit à penser que les droits sociaux sont des obstacles au libre déploiement du marché et travaille à les déconstruire. Il n’est pas encore complètement arrivé à ses fins et on peut espérer qu’il n’y parviendra pas, mais ces mécanismes ont pris une dimension mondiale. Ils ont provoqué un affaiblissement des États-Nations, ce qui a des conséquences importantes sur les protections sociales. En effet, les protections sociales, droit du travail, droit à la retraite se sont construits dans le cadre d’États-Nations forts (Allemagne, Grande-Bretagne, France). Ces États-Nations pouvaient alors contrôler l’essentiel des paramètres de leur développement économique et social. Avec la construction de l’Europe et la mondialisation, ils perdent l’essentiel de cette capacité. Ils sont en concurrence avec des régions qui n’ont pas les mêmes contraintes sociales, comme par exemple l’Inde ou la Chine, d’où des délocalisations, etc. C’est une dimension essentielle de la destruction du marché du travail, de la montée de la précarité et de la crise des protections, mais pour en parler un peu sérieusement il faudrait y consacrer un après-midi !

  • Question : Vous avez parlé de collectivisation. Aurore participe à la Nuit Solidaire pour le Logement. Ce genre d’événement ne devrait-il pas faire partie du travail social ? N’aide-t-il pas à la collectivisation ? Et si les travailleurs sociaux avaient aussi pour rôle de faire lien, dans un discours plus revendicatif ? Je pense aux travailleurs sans papiers : ils ont réussi à se faire entendre parce que des travailleurs sociaux, des syndicats les ont rassemblés. J’ai le sentiment qu’on a plus de place à prendre sur ce terrain, officiellement, professionnellement.

Robert Castel : Je suis d’accord avec vous. La collectivisation est essentielle pour sortir de l’aggravation de ces situations. Tout ce qui va dans ce sens, me parait positif. Je ne voudrais pourtant pas être pessimiste, mais on a tendance à penser cette collectivisation en termes de conflictualité et de rapports de force et je crains que le rapport de force actuel, politiquement et économiquement, aille plutôt dans le sens des dynamiques de dérégulation et de précarisation.

Les exemples que vous citez ne sont pas négligeables. La collectivisation est essentielle, mais très difficile et pour l’instant limitée quant aux résultats.

  • Question : Le milieu associatif s’est beaucoup soucié du problème de la collectivisation, notamment en économie intermédiaire et l’Europe est venue le soutenir, pour s’en désengager ensuite. Beaucoup d’éléments vont aujourd’hui à l’encontre de cette idée de collectivisation. La culture du travail social enseignée dans les écoles de formation est loin de pousser les nouvelles recrues à avoir une conscience politique. D’autre part, et sans vouloir la critiquer, la loi 2002-2 est principalement basée sur un projet individualisé, plaçant l’individu au centre du dispositif et faisant fi du contexte social dans lequel il évolue.
    Au sein d’Aurore, nous ne sommes pas dans cette dynamique là. Ne nous décourageons pas. Je pense qu’il suffit de se parler, de s’organiser à plusieurs. Les usagers ne sont pas incapables de réfléchir, on devrait pouvoir arriver à une conscience collective sur ce sujet.

Robert Castel : En tout cas, je préfère vous laisser le dernier mot…

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