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Robert Castel réalise une radioscopie de la précarité 4/7

Le 12 août 2013 | Actualités - Tribunes -

Depuis 2010, Aurore invite des spécialistes, des médecins, des chercheurs ou des penseurs à étudier, explorer des thèmes qui interrogent la pratique des professionnels et le travail de l'association. Ils se donnent rendez-vous quatre fois par an au centre de stabilisation L'Olivier et abordent des questions comme la parentalité, l'insertion professionnelle ou la dépendance par exemple.

Aurore veut aller plus loin en ouvrant sa réflexion au plus grand nombre lors d'une journée de colloque qui se tiendra le 2 octobre prochain sur le thème "Les angles morts de la solidarité". Objectif : définir, examiner, comprendre et trouver des solutions au phénomène de sur-exclusion.

Robert Castel, célèbre sociologue du travail et de l'exclusion social, décédé en mars 2013, travaillait régulièrement avec Aurore. Il avait pris part, dès l'origine au comité scientifique "Maraudes", initié par Aurore et avait également proposé, lors du premier cycle des Conférences de l'Olivier en 2010, une "Radioscopie de la précarité".

Nous tenons à lui rendre hommage et comme une introduction aux futurs échanges du colloque du 2 octobre, nous vous proposons de (re)découvrir son intervention ici.   

Extrait de la conférence : partie 4/7 

  • Question : Vous avez fait la description de ce processus de précarisation et abordé la notion de «précariat». Ce précariat est donc très éclaté et touche des personnes aux situations sociales très différentes (des personnes très ou peu diplômées). Malgré tout, dans le discours politique et dans l’opinion publique, ils sont rassemblés dans un groupe qu’on appelle «assistés ». On remarque par ailleurs que la classe populaire, cette France « qui se lève tôt », est comme qui dirait « montée » contre ce groupe « d’assistés ». Comment réfléchir sur cette opposition ?

Robert Castel : Vous posez un problème très difficile. Tout d’abord, il ne faudrait pas réduire les précaires, ou les groupes de précaires, à des « assistés ». Une partie des précaires, dans la mesure où ils ne peuvent pas ou difficilement subvenir par eux même à leurs besoins, ont besoin d’assistance et frappent donc à la porte des services sociaux. Mais il ne s’agit pas là de tous les précaires. Et même si l’on prend ces « précaires assistés », est-ce qu’ils constituent véritablement un groupe ? Oui, en un sens car ils relèvent tous de l’assistance à titres divers, mais cela n’implique justement pas du collectif entre eux. Là est le problème.

Comme vous l’avez souligné, on observe actuellement, et malheureusement c’est une réaction assez populaire, une sorte de stigmatisation à l’égard de publics qui relèvent de formes diverses d’assistance. L’évolution qu’il y a eu à l’égard du RMI est de ce point de vue très significative.En 1988, le RMI a été voté à la quasi unanimité. La majorité de la population l’avait bien reçu car on trouvait normal de faire un effort pour les personnes en difficultés dont on pensait qu’elles étaient surtout des victimes de la crise. Puis, il y a eu un glissement vers la stigmatisation et l’étiquette RMIste est devenue pour le moins péjorative. Il y a parmi les gens qui sont encore intégrés - y compris et surtout dans les classes populaires et sans doute parce qu’ils se sentent menacés, instables- une grande suspicion et un point de vue très critique à l’égard des personnes relevant d’aides spéciales. C’est un point important, y compris politiquement, car cette suspicion est l’une des sources qui a alimenté le lepénisme et qui risque d’aller au-delà du Front National.

Mais il y a un deuxième problème : au sein des groupes « d’assistés » eux-mêmes, il n’y a pas d’unité ; il peut même y avoir antagonisme. Je pense en particulier à la catégorie, parmi les précaires, de personnes qu’on dit « issues de l’immigration » et en particulier les jeunes. Il peut y avoir des antagonismes forts au sein de groupes de personnes, qui sont tous précaires, mais qui sont différents les uns des autres. On en retrouve les symptômes dans ce discours populaire sur les immigrés qui « viennent voler le travail de Français de souche » ou bien « consommer les prestations sociales qui devraient être réservées aux Français. » C’est pourquoi la question que vous posez me semble importante, mais sans solution évidente.

On pourrait penser qu’une façon d’affronter cette situation serait la collectivisation, afin de former des groupes qui auraient du poids pour reconstruire de la solidarité. Il suffit de se rappeler ce qu’a été l’histoire du prolétariat en France et en Europe occidentale. Ces prolétaires du début de l’industrialisation étaient misérables et méprisés et ne formaient pas un véritable collectif. Or, ce prolétariat a été le noyau de la constitution d’une classe ouvrière qui s’est dotée de formes de solidarité, à travers le syndicalisme ou certains partis politiques, pour devenir un véritable collectif pouvant peser sur l’évolution sociale et politique d’un pays comme la France. Pour l’instant la situation n’est pas encourageante. On voit plutôt les signes d’une dissociation et d’antagonismes, mais si on regarde les choses à long terme, il y a peut-être des possibilités de collectivisation. Elles n’existent pas encore, du moins pas sous des formes vraiment structurées. Et pour une association comme Aurore, il ne s’agit peut-être pas seulement d’aider des individus en difficulté. N’est-il pas possible d’agir pour collectiviser ces situations de sorte que les gens en difficulté ne soient pas laissés à leur isolement ?

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Mots clefs associés : Colloque    Précarité   
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