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Robert Castel réalise une radioscopie de la précarité 1/7

Le 22 juillet 2013 | Actualités -

Depuis 2010, Aurore invite des spécialistes, des médecins, des chercheurs ou des penseurs à étudier, explorer des thèmes qui interrogent la pratique des professionnels et le travail de l'association. Ils se donnent rendez-vous quatre fois par an au centre de stabilisation L'Olivier et abordent des questions comme la parentalité, l'insertion professionnelle ou la dépendance par exemple.

Aurore veut aller plus loin en ouvrant sa réflexion au plus grand nombre lors d'une journée de colloque qui se tiendra le 2 octobre prochain sur le thème "Les angles morts de la solidarité". Objectif : définir, examiner, comprendre et trouver des solutions au phénomène de sur-exclusion.

Robert Castel, célèbre sociologue du travail et de l'exclusion social, décédé en mars 2013, travaillait régulièrement avec Aurore. Il avait pris part, dès l'origine au comité scientifique "Maraudes", initié par Aurore et avait également proposé, lors du premier cycle des Conférences de l'Olivier en 2010, une "Radioscopie de la précarité".

Nous tenons à lui rendre hommage et comme une introduction aux futurs échanges du colloque du 2 octobre, nous vous proposons de (re)découvrir son intervention ici.   

 

Extrait de la conférence : partie 1/7   

Robert Castel : J’ai été invité à faire une « radioscopie de la précarité » et j’espère que ce qui suit ne sera pas trop décalé par rapport à vos préoccupations, n’étant pas un praticien.

Une réflexion sur ce qu’est la précarité aujourd’hui peut être une voie privilégiée pour saisir le sens des transformations de fond qui affectent en ce moment nos structures sociales et qui font que la situation actuelle n’est pas confortable pour beaucoup de personnes. Nous traversons une crise grave, nous ne savons pas de quoi demain sera fait. Nous avons perdu des certitudes que nous avions encore il y a une trentaine d’années, des certitudes qui nous permettaient de penser que « demain serait meilleur qu’aujourd’hui ». Nous appelions cela le progrès social.

Jusqu’aux années 1960, une majorité de pauvres en France sont des personnes âgées

Aujourd’hui, peu de gens peuvent confirmer son existence. Toutes les enquêtes d’opinions montrent cette inquiétude. Je ne voudrais pas jeter toute la faute sur la précarité mais plutôt indiquer comment des processus de précarisation, qui se sont récemment mis en place, sont en train de bouleverser les formes d’organisation du travail auxquelles nous étions habitués, et comment ils donnent naissance à de nouvelles formes de pauvreté. Je partirai de la relation entre pauvreté et précarité, avant de généraliser mon propos à l’organisation du travail. La notion de pauvreté vous est sans doute plus familière puisque vous rencontrez dans votre travail des personnes dans des situations difficiles, démunies de ressources. Mais les notions de pauvre et de pauvreté sont vagues et peuvent recouvrir des réalités très diverses qui ont beaucoup changé avec le temps.

De la fin de la Seconde Guerre mondiale, jusqu’aux années 1960, une majorité de pauvres en France et en Europe occidentale, sont des personnes âgées. Ces personnes n’étaient plus en âge de travailler, mais n’étaient pas encore couvertes par le système de retraites qui se mettait en place dans les années 60-70. Avec la généralisation du système de retraite, la proportion de vieux parmi les pauvres a chuté, alors qu’on note une augmentation de celle des jeunes. Il y a aujourd’hui environ 20% de jeunes de 16 à 25 ans qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté* (de l’ordre de 880 €/mois) et on dénombre en France 13% de personnes pauvres, soit environ 8 millions de personnes. Mais ce ne sont plus majoritairement des vieux.  

Deuxième élément de changement, jusqu’aux années 60, une grande partie des pauvres constituait ce qu’on a appelé curieusement le Quart-Monde. Il s’agissait d’individus et de familles qui n’étaient pas entrés dans la modernité et qui n’avaient pas joué le jeu du salariat, du travail régulier. Ils étaient en marge de la société (d’où l’expression « Quart-Monde »), comme s’il existait au sein de nos sociétés développées, des espèces d’îlots, un peu archaïques, rappelant le Tiers-Monde. Mais on pensait, jusqu’aux années 70, qu’il s’agissait d’une pauvreté résiduelle qui se résorberait progressivement avec la poursuite du progrès et du développement économique et social.

On pensait qu’il s’agissait d’une pauvreté résiduelle qui se résorberait progressivement avec la poursuite du progrès.

Malheureusement, cela ne s’est pas produit et, au début des années 70, on a commencé à parler de la crise (dans laquelle nous sommes encore), mais sans en comprendre tout de suite l’importance. On a d’abord rattaché cet événement à quelque chose de conjoncturel, comme le renchérissement du prix du pétrole, donc comme une turbulence passagère dont on allait sortir avec « la reprise ». On a réalisé que cette crise était beaucoup plus grave, qu’elle marquait sans doute la sortie du capitalisme industriel et l’entrée dans un nouveau capitalisme, plus agressif, jouant la concurrence exacerbée au niveau mondial.

C’est donc à partir des années 1970-début des années 1980 qu’on a vu émerger, comme première conséquence de cette crise, de nouvelles formes de pauvreté qui font glisser les préoccupations de « l’ancienne pauvreté » vers la précarité. 

Ainsi, vers 1980, on commence à parler de « familles précaires » pour désigner les personnes d’origines populaires qui n’étaient pas la clientèle classique des services sociaux. Ces « précaires » vivaient dans des conditions très fragiles et risquaient de basculer, au moindre aléa, dans la pauvreté. Vers le milieu des années 1980, on a commencé à parler de « nouveaux pauvres » : des gens qui étaient devenus pauvres, comme par exemple des chômeurs de longue durée. Ces chômeurs avaient été complètement intégrés, ils avaient travaillé, mais du fait d’une délocalisation de leur entreprise par exemple, ils étaient tombés dans le chômage et, s’il se prolongeait, dans la pauvreté.   

C’est aussi dans les années 1980 qu’on voit se développer le thème de « la galère**». Ces jeunes parfois paumés ne trouvent pas de place stable dans la société, car ils ne trouvent pas de place stable dans le travail. Ils se livrent à des errances, ils « galèrent ». Depuis une dizaine d’année, on voit resurgir le thème des « travailleurs pauvres ». Cela n’est pas nouveau puisque, de manière séculaire, la pauvreté a été le lot d’une grande majorité de travailleurs ; mais cela n’avait plus été le cas avec le développement des systèmes de protection sociale. Or, depuis une dizaine d’années, on parle à nouveau de travailleurs pauvres, c’est-à-dire de personnes qui travaillent sans parvenir à assurer pour eux-mêmes et pour leur famille un minimum d’indépendance économique.

Dans les années 80, les politiques d'insertion ont à faire à des gens différents de ceux qui relevaient du travail social classique.

Ainsi, avec la crise, de nouvelles catégories de population apparaissent qui ne sont pas capables d’assurer elles-mêmes les conditions de leur indépendance économique et sociale, qui ont besoin d’être aidées.

L’émergence de ces nouvelles catégories de population en difficulté a entraîné une transformation assez profonde des modalités de l’intervention sociale. Ainsi les politiques d’insertion ou les politiques territorialisées (qui vont donner naissance à ce que l’on appelle la Politique de la ville) qui se mettent en place à partir du début des années 80, ont à faire à des gens en difficulté, différents de ceux qui relevaient du travail social classique.

On pourrait développer ce point car il a des incidences profondes sur le travail de terrain et sur la professionnalisation des interventions sociales, mais ce serait un autre sujet. Je m’en tiens ici à essayer de montrer les relations qui existent entre ces situations nouvelles, les transformations du travail et la montée de la précarité.

Ces populations en difficulté sont pauvres parce qu’elles ont des difficultés avec le travail. Elles ne parviennent pas à assurer leur indépendance économique et sociale parce qu’elles ne peuvent pas tirer de leur travail les conditions de cette indépendance. Soit elles ne travaillent pas, comme le chômeur de longue durée ou le jeune en quête d’un premier emploi ; soit elles travaillent, mais dans des emplois tellement médiocres qu’elles ne peuvent subvenir à leurs besoins, comme les travailleurs pauvres évoqués à l’instant. Le développement de ces situations d’insécurité économique et sociale, l’apparition (ou la réapparition) de nouvelles formes de pauvreté dans notre société tiennent, dans une large mesure, dans une dégradation du rapport au travail [...] 

* Le seuil de pauvreté correspond à 60% du revenu médian des français.
** La Galère : jeunes en survie, de François Dubet (1986)  

Mots clefs associés : Colloque    Précarité   
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