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La rue est d'abord un problème de pauvreté...

Le 13 avril 2012 | Actualités -

Lors de la conférence internationale "Housing First", Sylvaine Villeneuve a rencontré Sam Tsemberis, fondateur de Pathways to Housing et du programme Housing First à New-York.

 

"La rue est d'abord un problème de pauvreté"

Depuis son démarrage il y a vingt ans aux Etats-Unis, le modèle Housing First a permis de reloger et de prendre en charge plusieurs milliers de personnes sans abri. En leur offrant un lieu de vie stable, à l'abri du stress de la vie à la rue et de son insécurité permanente, il crée les conditions d'une prise en charge sociale et médicale pour des personnes qui vivent à la rue depuis longtemps, qui sont désocialisés et connaissent de graves problèmes de santé physique ou mentale. A partir de là, elles peuvent prendre en charge leur problèmes d'addictions, de santé, ou autres.

Importé récemment en France, le concept est actuellement porteur d'une image souvent négative dans le secteur social et le secteur médical, auprès des professionnels. Il est perçu par beaucoup comme le « faux nez » d'un investissement amoindri de la puissance publique dans la prise en charge des personnes sans abri.

Ce soupçon existe aussi aux États-Unis. Alors que le programme entre effectivement dans une phase de généralisation, qu'il se diffuse au Canada et en Europe, ceux qui le portent depuis vingt ans soulignent avec insistance qu'il s'agit de « Housing First, not housing only ».

C'est le message que porte en particulier Sam Tsemberis, qui fut le premier à l'expérimenter à New-York et qui dirige l'agence américaine Pathways to Housing.

Entretien avec Sam Tsemberis

L'efficacité du modèle Housing First est aujourd'hui reconnu aux États-Unis. Il s'étend dans pratiquement tous les États. Craignez-vous qu'en même temps, ses nouveaux partisans en dénaturent l'esprit et y voient surtout un moyen de sortir les sans abri de la rue à moindre coût ?

Sam Tsemberis : Je ne suis pas très inquiet sur le risque de dénaturer le modèle. Nous l'avons mis en pratique parce qu'on avait fait le constat que les autres approches, et notamment le step by step (de la rue au centre d'hébergement d'urgence, du centre d'hébergement au logement social) étaient défaillantes pour certaines personnes vivant à la rue, que celles-ci n'étaient pas prises en charge par les structures classiques. Alors, peu importe comment le programme Housing First est mis en œuvre, s'il fonctionne. Encore faut-il que les conditions pour qu'il marche soient réunies !

 Justement, quelles sont les conditions pour que ça marche ?

Sam Tsemberis : Il faut avant tout se garder de passer de « Housing First » à « Housing only » : le logement de droit commun est un point de départ. C'est le point de départ de toute une démarche vers le mieux être. Si la personne le souhaite, elle doit trouver à sa disposition tous les appuis qui lui sont nécessaires pour prendre en charge ses problèmes de santé, d'emploi, de famille, etc.

Cela suppose de mettre en place ce que nous appelons des « wraparound services », c'est-à-dire un accompagnement qui littéralement « enveloppe » la personne. Et cela a un coût. Au début, cela peut coûter très cher parce qu'on peut être amené à intervenir auprès de la personne très souvent. Puis, au fil du temps, la personne se stabilise et souvent, elle sollicite moins les services médico-sociaux, les urgences de l'hôpital, etc. C'est seulement là qu'il est possible d'éviter des coûts.

Housing First, cela suppose qu'il y ait du logement disponible, et du logement abordable. Nous connaissons le même problème en France...

Sam Tsemberis: Il y a trente deux ans, le président Reagan a stoppé le programme fédéral de construction de logement social, des logements aux loyers abordables pour les plus pauvres. Et depuis, ni Bush, ni Clinton, ni Bush junior, ni même Obama n'ont renversé cela. Il n'y a donc pas assez de logements à bas loyers. Vous rencontrez des personnes qui travaillent mais qui ne gagnent pas assez pour payer un loyer, qu'on retrouve dans les centres d'hébergement. Vous connaissez cela aussi...

Il faut le répéter : la raison pour laquelle les personnes vivent à la rue avec des troubles mentaux sévères, n'est pas à cause de leurs troubles mentaux sévères ! Il y a trente ans, il n'y avait pas de personnes avec de tels troubles à la rue  ! Je suis assez vieux pour me souvenir qu'il n'y avait pas de personnes sans abri à l'époque... La vraie raison est que nous avons stoppé la construction de logements à loyers abordables.

D'une manière plus générale, l'investissement public dans les services destinés aux sans abri est tellement faible dans ce pays que c'en est criminel. Nous n'avons pas de plan national de Santé. Les sans abri meurent 25 ans plus tôt en moyenne que le reste de la population américaine. C'est un fait impardonnable.

Le programme Housing First est financé en partie pour prendre en charge les loyers des personnes. C'est donc aussi un programme de soutien économique. Les personnes qui vivent avec 650 dollars (environ 500 euros) et qui connaissent des problèmes de santé mentale sévères ne sont pas arrivées dans la rue parce qu'elles étaient malades, mais parce qu'elles sont pauvres ! Un moment donné, elles ont quitté leur appartement lors d'une hospitalisation en institution psychiatrique par exemple, et à leur sortie, elles se sont retrouvées à la rue, et y sont restées. C'est d'abord un problème de pauvreté.

 

Propos recueillis par Sylvaine VILLENEUVE

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