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Chronique d’une assistante sociale n°7

Le 17 août 2012 | Actualités - Tribunes -

Chaque semaine et tout au long de l'été sur le blog d'Aurore, nous vous proposons de découvrir le quotidien et les questionnements d'une travailleuse sociale. Marie Sainte-Marie, assistante sociale depuis 38 ans, travaille à Aurore depuis 2001. Elle suit actuellement les personnes hébergées au sein de résidences sociales. Elle nous raconte ces rencontres professionnelles et personnelles qui la font réfléchir et qui la touchent.

Illustrations réalisées par Medhi Lecomte

Anton et Magda

"Depuis septembre, il y a un vieux fourgon qui stationne sur mon parking. Je précise qu’il s’agit d’un parking privé, aux places numérotées et dûment attribuées à chacun des copropriétaires de cette résidence - e dis bien Résidence avec un grand R, et non pas cité - qui a dû être une résidence de standing quand elle a été construite il y a 30ans. La notion de standing a bien évolué depuis…

Un soir, je rentrais tard et le fourgon était garé à ma place. C’est pas une cata, la place à côté est toujours vide. Le lendemain, quand je m’apprêtais à repartir, un jeune homme en est descendu et s’est excusé de s’y être installé car l’emplacement qu’il occupait précédemment avait été entravé.

Il s’est donc déplacé sur l’emplacement vide que je quittais. Dans les jours qui ont suivi, tous les matins et tous les soirs, il me faisait un petit signe, un sourire, on échangeait quelques mots, des banalités météorologiques. J’ai vite compris qu’il s’agissait là de son « domicile », en fait de leur domicile, car ils étaient deux.

Au fil des jours, il s’est laissé apprivoiser, puis elle est sortie aussi du camion. Ils étaient majeurs mais avaient vraiment l’air de deux adolescents fugueurs. Quand je leur demandais comment ils allaient, il me répondait toujours avec enthousiasme, de ce drôle d’accent, que tout rrrrroulait, mais elle ne répondait jamais et détournait les yeux. Un soir, ça devait faire trois semaines que nous nous parlions, je leur ai proposé de venir boire un café chez moi. Il a refusé, mais le lendemain, elle a accepté.

Pendant qu’elle s’était installée sur le canapé, devant la télé, avec le chat sur les genoux, il me racontait leurs espoirs quand la Hongrie était rentrée dans l’union européenne (il y avait le drapeau bleu étoilé sur leur fourgon) et les économies qu’ils avaient faites pour acheter ce vieux Mercedes en ex-RDA, et la traversée de l’Europe jusqu’au bout, jusqu’à Brest où ils étaient arrivés début juin, puis le travail qu’ils avaient trouvé facilement tous les deux, et la promesse d’un autre encore mieux payé, avec un logement, ici même dans cette résidence, mais quand ils étaient arrivés à l’adresse qu’on leur avait donnée, il n’y avait rien et depuis, c’était difficile. Il ne se plaignait pas, non, il disait simplement les choses et il les balayait d’un geste en riant et en la regardant avec beaucoup de tendresse.

Pourtant, la France, c’était le pays de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité, avec des majuscules. Il ne comprenait pas pourquoi ces gens qui avaient l’air gentil s’étaient moqués d’eux. Ici, ce qui était le plus dur pour eux, c’est qu’ils n’avaient personne, à part moi, à qui parler. Ils trouvaient les gens un peu sauvages. Nous passions deux ou trois soirées par semaine ensemble. Nous nous disions que l’on fêterait Noël ensemble…

Un soir, je leur ai demandé comment ils faisaient pour se laver. De nouveau, il m’a dit « ça rrrroule » et elle a détourné les yeux, mais j’avais eu le temps de les voir se remplir de larmes. Je leur ai dit que s’ils en avaient besoin, ils pouvaient se doucher quand ils venaient chez moi. Mais ils n’ont accepté que le café. Je suis partie plusieurs week-ends de suite et j’ai prétexté ma difficulté à laisser mon chat seul pendant plusieurs jours pour leur demander s’ils ne voulaient pas venir s’installer chez moi pendant mon absence.

Bien qu’ils ne m’en aient rien dit, je sais qu’ils ont utilisé la salle de bain car elle n’a jamais été aussi reluisante ! Mais ils ont toujours préféré aller dormir « chez eux » ; quand je revenais, ils avaient préparé un repas et je n’avais plus qu’à mettre les pieds sous la table. Au cours de nos discussions, j’ai appris qu’ils n’étaient pas en situation régulière et avaient des soucis de santé : lorsqu’Anton a caressé le ventre de Magda, j’ai ri en disant que ce n’était pas vraiment de « santé » qu’il s’agissait.

Hélas si, car en apprenant sa grossesse, elle avait appris aussi sa séropositivité, puis plus tard, lui, la sienne. Je leur disais qu’ici, en France, ils auraient la possibilité d’obtenir des autorisations de séjour pour se soigner, d’être hébergés. Je leur disais que je pouvais les aider à faire des démarches pour obtenir une domiciliation et l’aide médicale. Je ne les ai pas vus pendant quelques jours et un dimanche soir, quand je suis rentrée, la clef de mon appart était dans la boite à lettres accompagnée d’une carte sur laquelle il n’y avait qu’un mot : « merci ». Mais leur fourgon avait disparu.

En discutant avec une voisine, j’ai appris qu’une pétition avait tourné pendant plusieurs semaines dans la Résidence, dénonçant le stationnement de véhicules étrangers sur des parkings privés, liant ces usurpations de propriété à la recrudescence de dégradations de véhicules et qu’elle avait été largement signée avant d’être remise au commissariat. La police était intervenue durant le week-end pour mettre fin aux troubles. La délation a encore de beaux jours devant elle !"

Mots clefs associés : Personnes SDF   
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