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Chronique d’une assistante sociale n°5

Le 03 août 2012 | Actualités - Tribunes -

Chaque semaine et tout au long de l'été sur le blog d'Aurore, nous vous proposons de découvrir le quotidien et les questionnements d'une travailleuse sociale. Marie Sainte-Marie, assistante sociale depuis 38 ans, travaille à Aurore depuis 2001. Elle suit actuellement les personnes hébergées au sein de résidences sociales. Elle nous raconte ces rencontres professionnelles et personnelles qui la font réfléchir et qui la touchent.

Illustrations réalisées par Medhi Lecomte

Banpublic

"BANPUBLIC, c’est le surnom sous lequel tout le monde dans l’immeuble connaît Monsieur G.

La légende familiale raconte qu’à l’âge de trois ans, alors qu’il était en première année de maternelle, il est un jour revenu de l’école en chantant ce couplet scandaleux : « les zamoureux qui s’bécotent sur les BANcs publics, BANcs publics, BANcs publics, ont des p’tites gueules bien sympathiques ».

Sa mère et sa grand-mère, offusquées se sont précipitées pour exiger des explications, voire même des excuses de l’institutrice qui leur apprit seulement qu’elle partageait cette indignation, Cela faisait déjà quelques jours, selon elle, qu’il avait troqué les injures du registre cacabouilla pour celui de BANcs public-bécote-p’tit gueule, et qu’il faisait des émules. Elle espérait seulement qu’il n’en comprenait pas le sens, et augurait qu’il se lasserait vite de ce petit jeu.

Le grand-père, ancien docker et toujours militant communiste, fut bien soupçonné d’avoir initié son petit fils dans l’art du juron détourné, mais la trahison n’était pas de mise entre eux et rien ne fut dévoilé de ce côté là. En fait, il ne révéla jamais où il avait entendu cette chanson, et peut-être d’ailleurs l’a-t-il oublié.

Rien ne le faisait dévier, ni les punitions, ni les privations, ni les menaces. Il semblait même que plus l’interdit était pressant plus la tentation de le transgresser était forte. Et quand il quittait le domicile familial, la cage d’escalier résonnait sur les 4 étages de sa cavalcade effrénée ponctuée de BANpublics, hurlés à tue-tête.

Il faut dire que pour son âge, il avait déjà la voix particulièrement grave et sonore. Il assénait de retentissants BAN, qui claquaient comme des coups de feu, immédiatement suivis de ces publics, qui donnaient du relief aux BAN. Imaginez le tout avec un fort accent marseillais et vous aurez une idée précise de la chose.

La gente féminine de la famille mourrait de honte à la perspective qu’il puisse trahir devant « des gens biens » (entendez par là des bourgeois), la bonne éducation qu’il était censé recevoir. Quant à la gente masculine, elle souriait en douce, plutôt fière que le petit dernier ose dire tout haut ce qu’ils se contentaient de marmonner dans leur barbe.

BANPUBLIC, en grandissant, puis en vieillissant, n’a jamais cessé de dire ce qu’il pensait haut et fort. Militant syndical, de tradition familiale, il en a gardé le goût de la défense des causes qui lui semblaient justes. Mais dans sa vie privée, c’est plutôt dans la catégorie anarchiste qu’il se rangeait, enfin, si on peut parler de se ranger, le concernant ! Tignasse hirsute, moustache en bataille, de Brassens, il ne lui manquait que la pipe. Il était la terreur des mariages où après quelques verre, il poussait la chansonnette de sa voix tonitruante, « la non demande en mariage » en tête, bien évidemment, puis venaient les chansons paillardes de son registre.

Bien qu’il ne se soit jamais marié, sa vie amoureuse et sexuelle a été assez riche, que dis-je, est toujours !

Mais à l’aube de ses 80 ans, si ses cheveux sont toujours aussi hirsutes, ils sont, ainsi que sa moustache, d’un beau blanc lumineux. Ses articulations percluses d’arthrose l’obligent à user du concours d’une canne, et avec sa jeanne (je ne mets pas de majuscule, car ce prénom est pour lui un terme générique, comme jules pour d’autres), s’ils continuent d’utiliser les bancs publics, c’est certainement plus pour y reprendre leur souffle que pour s’y bécoter. Quoique…"

Mots clefs associés : Personnes accueillies   
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