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Chronique d’une assistante sociale n°3

Le 20 juillet 2012 | Actualités - Tribunes -

Chaque semaine et tout au long de l'été sur le blog d'Aurore, nous vous proposons de découvrir le quotidien et les questionnements d'une travailleuse sociale. Marie Sainte-Marie, assistante sociale depuis 38 ans, travaille à Aurore depuis 2001. Elle suit actuellement les personnes hébergées au sein de résidences sociales. Elle a voulu raconter ces rencontres professionnelles et personnelles qui la font réfléchir et qui la touchent.

Illustrations réalisées par Medhi Lecomte

Visite à domicile

"Je m’étais pourtant préparée pour cette VAD : j’avais inondé mon écharpe de parfum pour rester en contact avec l’humanité – du moins, mon humanité. Cette fois, j’allais prêter une attention toute particulière à l'endroit où je poserais mes pieds. Mes fesses aussi. Pas comme la dernière fois ! Cette fois, j’avais pensé à prendre un grand sac poubelle pour protéger les sièges de ma voiture, au cas où… Je garderai mon sac sur les genoux et les pieds levés : c’est bon pour les abdos. Et j’avais mis ce rendez-vous en fin de journée pour pouvoir rentrer directement chez moi, retirer tous mes vêtements et prendre une bonne douche.   

Mais il me faudrait lui serrer la main pour lui dire bonjour… Cette main chaude, moite, molle, à son image : répugnante. Rien qu’à l’idée de toucher sa peau, j’en avais la nausée. Pourtant, je savais qu’il me faudrait surmonter ce dégoût. Dès la sortie de l’ascenseur, je sentais déjà l’odeur. Je comptais mes pas entre l’ascenseur et sa porte : 32 exactement. Plus je m’approchais et plus l’odeur s’intensifiait. Devant la porte fermée, c’était quasi intenable, alors à l’intérieur… Le bouton de la sonnette, noir de crasse. Je le pressais du bout de l’ongle. Il faut toujours garder un ongle long en prévision de telles circonstances. Merde, ça ne fonctionne pas !
 
 

Frapper à la porte. Crasseuse elle aussi. Une fois…pas de réponse. Deux fois…toujours rien. Ouf ! Il n’est pas là. Il n’y a plus que 28 pas de sa porte à l’ascenseur. C’est sûr, je vais beaucoup plus vite. Presque je vole dans ma fuite. La prochaine fois, je lui proposerai un rendez-vous au bureau, même si je dois aérer pendant une heure après son départ.  

Et puis, j’ai appris à le connaître, je me suis habituée à son odeur et maintenant, lorsque tout va mal, je pense à Marcel. Parce que Marcel, depuis quelques temps, il va bien et c’est quand même pas si souvent que ça lui arrive. Marcel, c’est pas un beau mec, il n’a aucun point commun avec le prince charmant. Il est même de ceux dont on détourne les yeux quand on les croise, en respirant très fort avant pour échapper à leur odeur. C’est d’ailleurs carrément un affreux. 

Mais c’est un affreux gentil. Trop gentil. Marcel, jamais on ne l’entend se plaindre. Il est toujours content de ce qu’il a, quand il a quelque chose, parce qu’à ce moment là, il y a du monde autour de lui qui partage ce qu’il a. D’aucun diraient qu’il se fait plumer, mais lui, il ne voit pas les choses comme ça. Et quand il n’a plus rien, il attend d’avoir de nouveau quelque chose et ce n’est pas rare, pendant cette attente qu’il trouve quelqu’un pour partager ce qu’il a.  

Depuis trois mois, Marcel est sous curatelle. C’est sa curatrice qui perçoit son RMI. Et elle lui donne 40 euros par semaine. Et Marcel est content parce qu’avant, dès que son RMI arrivait, le 5 du mois, ses potes venaient le partager avec lui et le 6, il n’y avait plus rien. Maintenant, c’est quatre fois dans le mois qu’il peut partager. D’accord, c’est moins à la fois, mais c’est plus souvent. Et ce qui est important, ce n’est pas la quantité de ce qu’il y a à partager, mais le nombre de fois où il peut le faire.

C’est sa curatrice qui a repris le paiement de son loyer. Maintenant, il ne sera plus expulsé. C’est pas que ça le dérangeait vraiment l’idée de se retrouver dehors : la rue, il connaît, il a vécu deux ans dans le local à poubelles de la tour où il habite aujourd’hui, mais ça l’aurait embêté de refaire vivre ça à ses chiens, il se sont bien habitués à dormir au chaud !

Sa curatrice paye aussi l’eau, le gaz et l’électricité pour lui. Il est tout fier Marcel, de dire à ses potes MA curatrice a fait ceci, MON assistante sociale a dit cela. Et ça le touche Marcel de voir qu’il y a des gens qui s’occupent de lui, qui s’inquiètent de son confort, de sa santé, de son bien être. Lui, ça fait longtemps qu’il y a renoncé. Il avait les larmes aux yeux la première fois que je l’ai emmené dans ma voiture. C’était pour aller au centre de santé et à la pharmacie pour qu’il soigne son psoriasis qui s’ulcérait. Et quand je lui ai proposé une aide ménagère qui viendrait deux ou trois fois par semaine pour l’aider à faire son ménage, il a refusé en disant que ça n’est pas si sale que ça chez lui, c’est juste les voisins qui disent que ça sent mauvais parce qu’ils sont jaloux ! Mais c’est vrai que depuis son accident, il ne peut plus se baisser ni trop se déplacer.  

Alors Marcel, il a décidé qu’il ne pouvait pas laisser faire tout le boulot par les autres et qu’il était temps que les choses changent. D’abord, il s’est coupé les cheveux. Ensuite il a mis un fumigène pour se débarrasser des cafards. Lui ça ne le dérange pas, mais il a remarqué que les femmes n’aiment pas trop les cafards alors puisque maintenant il y a des femmes qui viennent chez lui… et dans la foulée, il a repeint son studio.

D’accord c’est tout jaune, mais ce n’est pas de sa faute si la peinture qu’il a trouvé aux poubelles est jaune ! Un jour quand je suis allée le voir, ses vêtements étaient propres et repassés. Et il riait de mon étonnement, il riait comme rient les enfants, en rentrant la tête dans les épaules et en cachant sa bouche derrière sa main. C’est la première fois que je l’entendais rire en deux ans. Le petit sourire désolé, genre « excusez-moi d’exister », avait disparu pour laisser la place à un vrai rire. Un rire de bonheur ?"

Mots clefs associés : Personnes accueillies   
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