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Chronique d'une assistante sociale n°2

Le 13 juillet 2012 | Actualités - Tribunes -

Chaque semaine et tout au long de l'été sur le blog d'Aurore, nous vous proposons de découvrir le quotidien et les questionnements d'une travailleuse sociale. Marie Sainte-Marie, assistante sociale depuis 38 ans, travaille à Aurore depuis 2001. Elle suit actuellement les personnes hébergées au sein de résidences sociales. Elle nous raconte ces rencontres professionnelles et personnelles qui la font réfléchir et qui la touchent.

Illustrations réalisées par Medhi lecomte

Les blessures d'enfance de Paul-Noël

"Je ne sais pas quel âge il pouvait avoir ce petit garçon, 3 ans peut-être : il se souvient juste qu’il n’allait pas encore à l’école. Il se sauvait, poursuivi par sa sœur qui lui promettait une bonne raclée pour je ne sais quelle bêtise qu’il avait faite. Parce qu’il savait qu’elle ne pourrait pas l’y suivre, il avait choisi de traverser les châssis où son grand-père faisait ses semis. Il avait déjà marché dessus et savait qu’ils supportaient son poids, mais là, en courant, il est passé au travers.

Affalé au milieu des tessons de verre, il hurlait de douleur, de terreur aussi en voyant tout ce sang qui coulait de partout. Sa sœur, sa mère et son grand père se sont précipités. Il ne savait pas d’où lui venait cette détermination et cette autorité, mais lorsqu’il a hurlé  « Tout seul ! » (c’était ce qui, à l’époque, ponctuait toutes ses phrases de petit homme en devenir), personne n’a osé le prendre dans ses bras pour l’aider à sortir de là. Ce jour là, il a su au plus profond de lui que, dans la vie il serait toujours seul, qu’il ne devait compter sur personne et qu’il était inutile de demander quoi que ce soit à qui que ce soit. Et il ne l’a plus fait. Devenu homme, il propose et donne, sans compter. Certainement en proportion égale à son incapacité de demander et de recevoir. Peut-être que l’angoisse de ses parents, la peur qu’il n’arrive pas à être suffisamment autonome était tellement forte qu’il l’a ressentie, intégrée et qu’il a construit sa personnalité sur la nécessité de se débrouiller toujours seul et d’en faire des caisses pour mériter l’amour des autres.

J’ai beaucoup de mal à concevoir cela. Je ne m’imagine pas laissant un de mes enfants, un bout de chou de trois ans, sortir tout seul, en sang, d’un tas de verre sans le prendre dans mes bras, même s’il hurle et se débat, et tout cela au prétexte qu’il doit être autonome ! Enfin, il faut croire que ça a été efficace parce que du plus loin qu’il se souvienne, il a toujours été celui qui était fort, celui qui assumait tout, en toute circonstance, celui sur qui on pouvait compter, celui qui veillait, soutenait, consolait, écoutait, encourageait, donnait etc… que ce soit au niveau familial, amical, conjugal, professionnel, associatif. Je crois même qu’il a fini par s’en persuader lui-même et a construit de braves murailles tout autour de sa peur de ne pas y arriver, pour que personne ne la voie (surtout pas lui !)

Mais ce petit garçon est toujours là, au fond de lui, et il continue de hurler de terreur. Parfois, quand on lui fait un cadeau, quand on lui manifeste un peu d’attention, (même pas de la tendresse !), on voit son regard se troubler et ses lèvres se serrer. Mais non, on ne verra pas les larmes couler et on n’entendra pas les sanglots de ce grand petit garçon.

Ce n’est pas pour lui qu’il est venu voir l’assistante sociale, il a accompagné quelqu’un, puis est revenu avec un ou une autre, puis seul pour demander un conseil et de fil en aiguille, par toutes petites touches, il m’a parlé de lui.

Un jour, il me raccompagnait à ma voiture. Je me suis étalée de tout mon long et comme je suis aussi du genre à me débrouiller toute seule, il m’a raconté cette histoire devant le thé que j’avais accepté de partager avec lui."

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