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Léon Gomberoff présente le matériel stérile de consommation

Accompagner avec humanité les situations d'addiction et de précarité

Léon Gomberoff nous parle d'EGO

Le 22 février 2018 | Actualités -

Chilien d’origine et psychanalyste de formation, Léon Gomberoff est venu en France dans le cadre de son doctorat. Après un parcours marqué par son intérêt pour les patients « difficiles, dits à l’époque borderline, qui ne peuvent, pour diverses raisons, s’inscrire dans le processus assez rigide d’une psychanalyse », Léon a fini par rejoindre l’association Aurore et ses actions auprès des personnes en situation d’addiction et de grande précarité. Il revient sur l’histoire et la mission des services EGO, dont il est le directeur.

EGO : une mobilisation citoyenne pour protéger les consommateurs
 

L’association Espoir Goutte d’Or, qui a donné lieu aux actuels services EGO d’Aurore, a été créée en 1987 dans une démarche communautaire portée par des habitants, usagers et ex-usagers de drogue du quartier parisien de la Goutte d’Or, auxquels quelques travailleurs sociaux se sont joints.

Il s’agissait de se mobiliser face à la situation sanitaire et sociale alarmante des consommateurs de drogue de ce quartier, devenu au début des années 80 un haut lieu de vente et de consommation de drogues dures, suite à la fermeture des spots de l’Îlot Chalon et de l’Université de Vincennes. L’héroïne a alors envahi ce quartier populaire. Les situations d’exclusion et de mortalité – nous étions alors en pleine épidémie du VIH, et les overdoses étaient également nombreuses – entraînées par ce phénomène étaient très visibles des riverains, qui ont souhaité agir pour soutenir la resocialisation et l’accès aux soins de ces consommateurs.
 

EGO est ainsi devenu un espace d’accueil, d’échange, d’entraide et de réduction des risques, basé sur l’évolution des besoins des consommateurs accompagnés. Si dans ses débuts EGO fonctionnait sur la base du bénévolat, le dispositif s’est professionnalisé et se compose désormais de deux établissements médicosociaux : un CSAPA et un CAARUD. Tandis que le CSAPA (Centre de Soins d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie) repose sur une relation de soin polyvalente et à long terme autour des problématiques diverses des personnes (médicales, psychologiques, sociales etc…), le CAARUD, lui-même composé des deux antennes centre d’accueil et STEP, travaille sur la resocialisation de celles-ci, ainsi que sur la distribution de matériels stériles et de préservatifs.

Aujourd’hui, le public d’EGO se compose surtout de consommateurs de crack, venu supplanter l’héroïne dans les années 90. Des personnes en situation de grande précarité, sans abri pour la plupart, qui présentent souvent un très mauvais état de santé du fait de conditions de vie tumultueuses. S’il s’agit surtout d’hommes, ils présentent des profils différents : il y a des migrants bien intégrés au pays, venus chercher la liberté en France mais qui sont tombés dans le produit, d’autres qui ont toujours connu la grande précarité, d’autres encore qui ont dégringolé dans leur vie suite à un drame qu’ils n’ont pas réussi et ne réussissent toujours par à surmonter, d’autres enfin qui se sont mis à consommer parce que leur groupe ou communauté consomme.

 

Lutter contre la sur-exclusion sociale et sanitaire
 

Ces personnes subissent un stress quotidien : elles n’ont pas d’endroit où vivre et dormir, sont dans la préoccupation permanente de l’accès au produit et font l’objet d’une pression policière continue dans la rue.

L’objectif d’EGO est donc de construire une solution qui ne soit pas répressive, de créer du lien et de dire non à l’exclusion. Nous sommes là pour les aider dans leur vie quotidienne dans laquelle la consommation s’est installée. Nous faisons donc nous-même partie de ce quotidien. Ils savent qu’ils peuvent venir à n’importe quel moment, participer à un atelier, parler, regarder un film, rencontrer des éducateurs en qui ils ont confiance…
 

Nous sommes là pour les aider dans leur vie quotidienne dans laquelle la consommation s’est installée. Notre principal outil de travail, c’est l’humanité.

Notre principal outil de travail, c’est l’humanité. Souvent, on nous demande comment on fait pour faire en sorte qu’il n’y ait pas de violences tout le temps. Et bien c’est simple, on accueille avec le sourire et le respect ! Dès l’ouverture du premier espace, tous ceux qui voulaient venir pouvaient. Même ceux qui, au premier abord, paraissaient agressifs ou menaçants. On s’est rendu compte que ces personnes pouvaient agir complètement différemment en fonction de notre posture. Quand tu accueilles la personne avec le sourire et pas de manière administrative, quand tu lui parles et prends le temps de la connaître, quand tu la traites avec respect bien qu’elle soit « défoncée » ou sente mauvais… Elle se sent considérée, comprise, et ça change tout de suite la relation et le recours à la violence. Les usagers sont acteurs de leur accompagnement et nous sommes en dialogue permanent avec eux, notamment via le comité des usagers qui se réunit chaque semaine pour discuter et nous interpeller quant aux conditions d’accompagnement.

Nous sommes un premier lien entre ces personnes et les institutions, un pont vers l’accès aux droits et aux soins. Quand on est consommateur de crack, on n’a pas le temps ni l’énergie pour les démarches administratives ou de santé, on ne supporte pas l’attente, on a souvent peur de ces services, d’être rejeté, stigmatisé… Parfois d’ailleurs à juste titre : quand elles se déplacent seules, beaucoup des personnes que l’on accompagne sont en effet mises à la porte. L’équipe EGO sert ainsi d’intermédiaire, avec notamment beaucoup d’accompagnement physique.

 

Connaître les modes de consommation pour mieux les sécuriser

 

Outre ce travail d’accueil et de mise en lien, la réduction des risques est un autre fer de lance d’EGO. C’est d’ailleurs la préoccupation principale du service STEP du CAARUD, qui propose une mise à disposition de matériel stérile, adapté aux modes de consommation des usagers, pour limiter les risques de contaminations. Nous mettons également en place des ateliers de sensibilisation, des groupes de paroles thématiques et des dépistages du VIH, VHC, de la syphilis ou de la tuberculose, gratuits et anonymes.

Les usagers d’EGO sont véritablement au centre de ce travail de réduction des risques, ils nous permettent de suivre au plus près l’évolution des produits et modes de consommation pour proposer un accompagnement pertinent. C’est par exemple à partir de ces retours que nous avons commencé la distribution de kit de consommation du crack au début des années 2000.

 

L’approche collective est indispensable dans notre mission de réduction des risques. Il y a quelque chose de culturel, communautaire dans la consommation. 

L’approche collective est également indispensable dans cette mission de prévention. En effet, le modèle classique d’appréhension des addictions a tendance à  penser un niveau individuel. On estime que le consommateur est isolé dans son addiction, qu’il répond à ses propres démons… Or, s’il y a certes une dimension psychologique dans la consommation, il ne faut pas négliger le prisme culturel. On connait par exemple la portée sociale, au sens de l’intégration au groupe, de produits tels que l’alcool ou le cannabis. Et bien l’on retrouve cette certaine appartenance au groupe parmi les consommateurs de crack. D’ailleurs, beaucoup d’entre eux se définissent, trouvent leur statut dans le fait qu’ils sont consommateurs. A EGO, on sait qu’ils achètent et consomment en groupe, qu’ils se connaissent entre eux, ont leur façon de faire… Bref, que c’est une dynamique collective. Pour pouvoir sécuriser les modes de consommation, la prévention doit donc l’être également.

Pour donner un exemple simple : avant que l’on ne distribue du matériel stérile, le partage de seringues était la règle. Cela faisait partie des rituels des personnes qui consommaient ensemble. Désormais, ils connaissent les risques et y ont adapté leurs pratiques. On parvient donc à provoquer des changements dans les modes de consommation, une évolution qui est donc sub-culturelle. Le changement ne concerne pas uniquement un individu mais un collectif.

 

Une réinsertion possible… si elle est accompagnée sur-mesure

 

Si EGO se consacre à l’accompagnement de la personne dans ses modes de consommation et non à son sevrage, certains sont dans une démarche d’arrêt. Alors, le CSAPA peut accompagner médicalement et socialement ces dynamiques, et faire le lien avec les partenaires spécialisés. Cela prend du temps de s’en sortir et de changer de mode de vie, parfois plusieurs années, mais c’est possible.

On a par exemple eu le cas du « Président », comme tout le monde l’appelait. Il ouvrait les squats, c’était un « gros dur », un leader dans cette communauté. Pourtant, au fil du temps il nous a confié que son image de caïd était dure à porter, qu’il avait peur d’être à la rue. Il a souhaité changer de vie, avancer. Il a obtenu un hébergement et, dans un parcours certes semé de difficultés, il a intégré le monde de l’emploi.
 

On peut changer petit à petit, mais pour ça il faut que les équipes créent des stratégies innovantes, sortant du cadre. C’est par exemple le cas du Dispositif Premières Heures, qui permet aux personnes en situation de grande exclusion de reprendre pied très progressivement dans l’activité professionnelle. Nous travaillons avec Emmaüs Défi depuis que le dispositif a été lancé, en 2011.

Actuellement, deux usagers d’EGO travaillent sur l’un de ces chantiers d’insertion. Ils s’y rendent quatre heures par semaine, accompagnés par un éducateur d’EGO, ce qui leur permet de garder un lien sécurisant. Pour eux, c’est une évolution très réelle mais aussi symbolique, avec par exemple l’importance du rôle de la fiche de paye dans ce processus. Tout se passe très bien, et ils envisagent de passer ensuite sur un Contrat Unique d’Insertion de 26 heures, pour un jour, pourquoi pas, parvenir à une autonomie complète ! 

 

 

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